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Deale qui peut - Du gourbis aux Pâquis (18/12/2009)

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22h – Les températures hivernales frisent – 2 degrés. J’ai hésité entre les baskets pour prendre mes jambes à mon cou ou les chaussures de ville, j’opte pour des bottes à talons plats. J ’entre en saluant très fort:  “Que la paix soit sur vous !” , ils répondent d’une seule voix. Ils sont une dizaine entassés dans le resto burek-kebab, ils sont âgés pour la plupart de 25 à 32 ans maximum, et semblent issus de milieux très pauvres. J’imagine les gourbis d’Algérie, tous entassés dans une même pièce avec 25% de chômage chez les jeunes, lorsqu’on pense à la richesse du pays, entre le pétrole et le gaz, mais cette richesse selon l’adage populaire n’est pas destinée au peuple.

Les pupilles de certains en disent long, sombres et agrandies sur des mirages. Un long échalas à moitié assis sur un tabouret haut, n'a plus que deux ou trois dents, longues et brunes, rescapées d'un probable carnage,  elles bougent à chaque fois qu'il ouvre la bouche.  Les deux employés du resto s’activent à enfourner les lamelles de viande dans la pita ronde. A l’intérieur, il fait chaud, la promiscuité aidant.

Je me présente  brièvement, auteure, ils demandent à voir aussitôt ce que j’écris , je m'y attendais, du coup, j’extrais de mon sac une affichette qui présente mon premier roman “Les clandestins de ma grand-mère”- résultat d’un an d’enquête sur les travailleurs de l’ombre clandestins colombiens à Genève. Ils sont rassurés. Non pas de camera cachée, non pas de photos sans votre accord  ! J’insiste là-dessus.

Curieux, un des jeunes Algérien s’enquiert de savoir ce qu’ils ont à y gagner. J’hésite et réponds à être connu,  peut-être. Il hausse les épaules, l’air de dire que ça ne le nourrira pas.

Ils se mettent à parler tous en même temps, le ton monte très vite. Certains veulent parler,  d'autres pas, les seconds empêchent les premiers de s'exprimer.  L’employé devient très nerveux, il insiste en disant que le gérant n’est pas là, qu'il est préférable de remettre cette rencontre à une autre fois.  L’ambiance est électrique.

En sortant, un homme à l'écharpe motif "Burberry" lâche en désignant de la tête mon carnet de notes : "écris que l’Algérie a été volée, mise à sac par les colons !  On est venu nous chercher et bien nous voici."  Je précise qu’il s’agissait de Français et pas de Suisses, pour lui c’est tout du pareil au même . Les pauvres exploités d’un côté, les riches qui exploitent de l’autre.

Un jeune plaisante, il cherche à se marier, je lui dis ne pas être une agente matrimoniale. Les Zizous ce sont les Marocains, eux ce sont les Algériens, à ne pas confondre. Ils disent cela d’un ton méprisant.

L’employé suffoque, il est stressé, il m’invite à revenir en présence du gérant. “Laissez-nous travailler !”. Il a peur que ça tourne mal, personnellement, je trouve les conditions difficiles. Ils entrent et sortent rapidement, je parle en ayant l'oeil rivé vers la porte. Deux autres m'invitent à m'asseoir à leur table pour discuter, les plus âgés les dissuadent.

Je promets de revenir “Inch’Allah” selon l’expression usuelle.

 

 

 

 

 

 

 

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