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Deal qui peut (suite) (21/11/2009)

 

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Sacrée fricasse. Vos questions répertoriées sur mon blog sont retranscrites sur une feuille glissée dans ma sacoche. Emmitouflée sous une cape et mon béret à pois blancs bien vissé sur la tête, j’ai les mains moites, c’est bien vrai: pas rassurée pour deux sous. Derrière la baie vitrée du Café des Trois Rois, j’observe un moment les dealers, de loin,  et ne vois pas les trois que je souhaitais interviewer. Peu importe, je bois un cortado sucré et me lance du haut de mes 1m58, le coeur battant, vers deux grands gars qui battent le pavé en attendant les  clients, à la hauteur de la rue de Zürich.

Je me présente, appareil et carnet planqués, un stylo derrière l’oreille. On peut discuter un peu ? Celui qui parle le mieux le français, me regarde en me demandant si ce n’est pas « Caméra cachée ». Non ! J’ouvre mon sac et lui montre mon appareil photo. J’explique les conditions de l’interview et je mentionne aussi vos questions. Ils sont étonnés qu'on s'intéresse de savoir qui ils sont en réalité.

Originaires de Guinée Bissau et de Conakry, ils sont des requérants déboutés, des NEM , non entrée en matière, ils ont entre 20 et 25 ans, à leur arrivée, ils étaient mineurs et avaient 15 ou 16 ans. Ils ont pratiquement tous séjournés en prison, un mois ou deux. Leurs papiers périmés, Permis N, pour la plupart rappellent qu’ils avaient entrepris des démarches pour obtenir une situation légale.  Dorénavant, ils se situent  dans l’angle mort du rétroviseur ; déboutés,  pas repartis chez eux.  Sans droits, sans aides sociales.

Ils rêvent tous d’un boulot, « Si tu m’en donnes un tout de suite, je le prends immédiatement. L'usine, la restauration, la plonge, les chantiers:  on prend tout ce qui passe. Même s’il faut se lever à 5h du matin." Un des deux, a été détenteur, d’un Permis B, après son divorce et certainement aussi après un ennui avec la justice, son permis lui a été retiré, cependant, il est resté. « Je suis prêt à signer un contrat, si on me donne du travail, je ne resterai plus à dealer et si on m’attrape encore aux Pâquis, on pourra alors me renvoyer chez moi, je jure de signer ça ! »

« Bien sûr qu’on a honte, qui peut être fier de vendre de la drogue, on sait bien que c’est mal. Nous sommes plusieurs à avoir décidé de ne pas dealer dans le préau de l’école, pas devant les enfants, mais certains y vont quand même ». Les trottoirs sont zones réservées, négociées par avance. Chacun défend son carré. Ils vendent en général de l’herbe.

« Les policiers font leur travail, ils ne font qu’appliquer des lois qui ne sont pas toujours justes, ils exécutent, ce sont des exécutants. Certains sont bons et très gentils, d’autres très mauvais, xénophobes et violents, ils te traitent de sales négros et quand tu leur dis qu’il ne faut pas te traiter avec violence, qu'ils n'ont pas le droit, ils te répondent : «  c’est pas toi qui vas me dire ce que je dois faire ! «  Mais le jeune homme dit être sûr d’avoir des droits, mais il ne les connaît pas précisément.

« La prison est plutôt agréable lorsqu’on vit dans les caves et qu’on reste tout le temps dehors, on a tout ce dont on a besoin, sauf la liberté, donc une prison, ça reste la prison. »

Entre temps, ils sont plusieurs à se joindre à notre conversation, je leur serre la main, me colle contre une barrière pour ne pas avoir quelqu’un derrière mon dos et ne pas voir ce qui se passe derrière moi.

Ils sont assez solidaires et se dépannent pour manger parfois, l’argent ne rentre pas toujours, pas suffisamment. Ils disent ne pas en envoyer chez eux, mais l’utilisent juste pour subsister. Certaines rumeurs dans le quartier courent, comme quoi ils cacheraient leur argent dans des cachettes, telles sous une pierre, derrière une fontaine, des liasses planquées dans la nature.

Deviennent-ils riches, se construisent-ils des villas dans leur pays ? Ils ne connaissent personnellement pas de gens comme ça, mais ils doutent qu’on puisse devenir riche avec seulement le business de l’herbe. Ça permet juste de vivre et encore pas toujours.

On vous accuse de profiter du système ! « La Suisse profite aussi des pays pauvres, quant à nous, nous sommes jetés dans la rue sans moyens de subsistance. Et contrairement aux Marocains qui sont près de  l'Hôtel Terminus, on ne vole personne, on n’arrache pas les sacs des dames. Nous ne sommes pas des voleurs ! »

Celui qui parle le mieux, « Sylla » , aurait rêvé de devenir politicien. Il semble être apprécié de ses compatriotes, il s’exprime bien. Entrer en politique pour défendre des causes justes, pour qu’il n’y ait plus de pauvres dans son pays, pour faire cesser les guerres. Souhaiterait-il représenter son groupe et parler à des politiciens genevois ? « Les politiciens d'ici connaissent très bien nos problèmes, on peut continuer à parler longtemps, ce qu’il faut c’est agir. «

« Non, il n’y a pas d’avenir dans la rue, c’est temporaire, c’est trop dur de vivre comme ça. Il n’y a pas de projets, pas de futur."

Que feriez-vous si vous pouviez vivre sans travailler ? Inimaginable, c’est, inconcevable, « je ne pourrais pas vivre sans travailler » , le rêve consiste d’abord à survivre, il n’y a pas d’autre rêve que celui de subsister.

« Le froid arrive, on espère s’en sortir, cette fois encore. »

 

18:29 | Tags : dealers | Lien permanent | Commentaires (19) | |  Facebook | | |