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Max Künl - un poète aux Pâquis (09/10/2009)



P1010318.JPGMax, c'est ainsi que les habitants l'appellent aux Pâquis.   Il se balade dans le quartier depuis quarante trois ans, auparavant,  il vivait à Carouge. Personne, hormis ses amis, sait qu'il écrit des poèmes (Non !Ne le dites pas poète, il est si modeste, si humble ,  il  insiste sur un portrait discret, murmuré du bout de ma plume....écrivez me suggère-t-il, auteur de poèmes)

Né à Bad St. Leonhard, Corinthie en  Autriche, il y fera ensuite un apprentissage de quatre ans de tapissier décorateur.  Sa deuxième langue choisie est le français, cette langue si rimée, si belle qui sied tant à la poésie. Mais, dans le fond toutes les langues sont belles, elles ont leurs notes, leurs mots, leur musicalité propre, même le dialecte Kärntner du Sud de l'Autriche qu'il parle et écrit est magnifique, une région qui s'exprime  avec ses mots, ses intonations, sa culture. Il rit et dit se souvenir avoir entendu parler d' un paysan qui avait assuré sa vache laitière et pas son épouse !


Max pourrait parler des heures durant des "mots", oubliés, transformés qui traversent le temps déformés, ensevelis. Hier, ils disaient tant, aujourd'hui, vides de sens. Il faut donc se les réapproprier, les sortir de l'oubli, de la fange, les extraire  de là où ils sont, de leur linceul de silence, les resituer dans un nouveau contexte et les offrir au monde avec toute leur force. Mais les mots servent aussi à défendre, dénoncer, il le fera avec la guerre du Viet Nâm et toutes les guerres :"En guerre, il y a seulement Deux qui luttent : la mort et la vie- Les autres sont tous des acteurs stupides " ou pour défendre la cause ouvrière "Comme ouvrier exploité, Et maintenant, encore jeune. Déjà infirme."

Son épouse est décédée le 22 juillet 2004 suite à un cancer. Elle lui disait déjà très souffrante, à deux reprises :"heureusement que c'est moi qui suis touchée par la maladie et pas toi".  Que répondre à cela ! Quelle réponse donner ! Peut-être simplement avec ces  mots  en épitaphe sur la tombe de la bien-aimée et qui résument cinquante ans d'amour :"Nos fleurs fleurissaient au soleil ! Rarement l'ombre les a touchées. Mais depuis ton départ elles sont fanées."


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Dans ce regard qui interroge le monde et ses injustices, il se souvient de la pauvreté, du père ouvrier atteint de tuberculose et de cancer à la gorge,  incurable, puis le chômage, la fin des droits et la mort en bout de course. La mère veuve ne peut  plus faire face aux besoins de ses cinq enfants, contraints, dès lors à la mendicité :" Madame, Monsieur, un bout de pain, s'il vous plaît!" la main tendue de maison en maison.  Ces images-là ne s'effaceront jamais d'une vie, elles restent à jamais inscrites dans la mémoire, douleur perpétuelle de toute une existence.

La misère comme pour l'exorciser, il l'écrit, la dénonce, l'a décrit, il ne se libère plus de cet enfant qui a faim et froid en lui et qui lui tient la main sans plus le lâcher dans sa vie adulte, l'enfant pauvre est  omniprésent. Il me raconte être retourné dans son village, il y a environ trois ans, en voyant Mme Anna la couturière qui à l'époque avec sa petite fille lui donnait toujours du pain malgré les milliers de points de broderie, les centaines de tricots, les yeux usés par la couture et qui ne suffisaient toujours pas à les  nourrir, elle et sa fille.  Il la salue.  Elle ne le reconnaît pas à presque un siècle de distance : " Madame, donnez-moi du pain, je vous en supplie!" - Elle s'exclame et le reconnaît :  Max, c'est donc toi ! Ce Max devenu un homme depuis et dont le parcours de poète se trouve désormais dans les archives de l'Université de Vienne. L'enfant mendiant a tracé sa route depuis !

Des larmes coulent sur ce visage raviné, sillonnent, inondent ce beau visage si tendre, ma plume reste suspendue, un ange passe...............

Il se reprend, dans la vie il faut de plus en plus de gens pour  porter l'humanité afin qu'elle ne s'écroule pas - Je l'interroge :  des poètes, des artistes ? Non,  seulement et surtout des gens généreux et solidaires, ceux qui laissent leur égoïsme au vestiaire.


Le poème que Max choisit et nous  offre:

LA PRIERE

Ciel, quelle prière veux-tu avoir,

Que cesse notre pauvreté,

notre souffrance ?

Je te vois rayonnant de ma paillasse déchirée,

laquelle est mon lit.

Je te vois par temps de pluie

quand tu nous envoies des innombrables

gouttes d'eau, par les trous de notre

toit abîmé, lesquelles touchent

souvent mon corps affamé.

Elles se mélangent avec mes larmes,

qui descendent sur mon visage maigre.

Le vertige, provoqué par la faim, m'a

fait danser la pièce, qui est plutôt

une antichambre du cimetière qu'une demeure.

Ciel, quelle prière veux-tu avoir, que cesse nos soufffrances ?

Est-ce le fait, qu'avec chaque jour

dans cette galère terrible,

l'amour de mes parents renaisse

de nouveau, est ton don absolu?

Alors, je dis : merci

- mille fois merci !

et prends ses mots de remerciements de

ma bouche tremblante comme prière.

(enfance dure , vécue par l'auteur du poème)

10:18 | Tags : max künl | Lien permanent | Commentaires (5) | |  Facebook | | |