13/12/2009

Deale qui peut - Ne me tranchez pas la carotide, s’il vous plaît !


P1010370_1.JPG16h – Avenue des Alpes- En face du restaurant, sur le trottoir opposé, je les observe un moment . Les Zizous algériens boivent leur thé devant le pas de la porte, en tenant leur verre chaud bien serré entre leurs mains. Une bise légère et glaciale les oblige à relever le col de leur manteau bleu marine. Celui qui paraît  être le gérant du burek-kebab est avec eux et un employé du resto à l'intérieur s’active à débarrasser les tables . Ils ne sont que quatre,  c’est le moment de me jeter dans la gueule du loup, sûre de ne pas me faire déchiqueter d'un seul coup de dent.

En m’adressant directement au gérant et en parlant assez fort pour que les deux Zizous m’entendent bien :

- Bonjour ! Je mène une enquête dans le quartier sur les dealers et je m’intéresse aux Zizous. Je pose la question  en ouvrant de grands yeux  innocents : y en a-t-il  en dans le quartier ?

Un des Zizous sourit : Ah bon ! Et pourquoi les Zizous ?

- Parce que j’ai déjà parlé aux Africains de la rue de Zürich .

Le gérant me dit qu’ils se réunissent le soir assez tard dans le quartier, environ une dizaine d’hommes.

Je souhaiterai les rencontrer pour leur parler, je suis plutôt romancière et les témoignages de vie m’intéressent. Mais je vous préviens que cette rencontre se fera sous votre responsabilité . Assurez-vous qu’on ne me tranchera pas la carotide. Vous imaginez, lui dis-je, en désignant ses bureks, le sang d’une pauvre scribe de quartier qui viendrait napper vos jolis bureks au délicat fromage blanc ! Quel scandale ! On vous bouclerait immédiatement votre resto .

Non, non ! je vous rassure vous serez reçue comme une reine, comptez sur moi ! Est-ce que vous êtes de gauche ? Sa question me surprend.  Je ne me suis jamais posée la question, intéressée aux problématiques sociales, sans doute. Pas d'appartenance politique, ni religieuse. Libre-penseuse.

En m’adressant à nouveau aux Zizous :

- Entendre des témoignages de vie, décrire le ciel bleu d’Algérie, les maisons blanches aux volets bleux turquoise, les bougainvilliers flamboyants qui grimpent le long du mur. La traversée, la clandestinité, laisser derrière la famille, les enfants, les parents et atterrir aux Pâquis pour dealer. Voilà ce que je veux entendre !  Savoir qui vous êtes et d’où vous venez ! Un des zizous,  visiblement ému, cligne des yeux.  Il ne s’imaginait pas qu’on remonterait si loin, qu’on irait jusque chez lui dans sa propre maison.

- Oui ! C’est vrai, nous sommes tous des clandestins. Lache-t-il . La drogue tout le monde en consomme ici, les gens sont si misérables, si seuls et avec la crise, ça n'arrange rien, ils ont besoin d'oublier.  Pas besoin de les chercher, ils viennent en demander sans même qu’on leur en propose. Tout le monde carbure à quelque chose.

- Et que se passerait-il si on arrêtait d’écouler de la drogue du jour au lendemain ?

Les deux Zizous rient :

-  La révolution ! Oui, les gens feraient la révolution parce qu'ils seraient en manque et les politiciens n’aiment pas la révolution, alors tout le monde laisse filer.

 

P1010429.JPGA ce moment précis, un ami artiste-peintre s’arrête à notre hauteur et me salue, il s’apprêtait à acheter le journal Hara Kiri au kiosque à journaux d’à côté. Je le présente, il leur serre la main. Il me montre son nouveau pantalon Diesel à 15 poches avec leur zip, acheté sous gare et soldé. “Tu comprends avec toutes les cartes qu’on trimballe, on ne sait plus où les mettre” alors, il les répartit selon : les cartes bancaires,  poches de droite, les cartes de magasin,  poches de gauche. Je souris.

Le gérant me demande mon numéro de portable pour fixer un rendez-vous , il préviendra les Zizous qu’une femme souhaite les rencontrer.

Je refuse :

- Pas nécessaire, prévenez-les, faites courir le bruit, je passerai à l’occasion sans avertir.

Nous repartons avec l’ami artiste, passionné  des épousailles du ciel et du lac qui ne forment plus qu’un sur cette ligne d’horizon effacée par les embruns hivernaux. Au loin, des nuages elliptiques vaporeux entourent le Mont-Blanc : des marshmallows qui tètent le sommet  des montagnes !  Tout est dans la lumière,  me dit-il  : “ c’est le pain et le vin de l’artiste, c’est sa bénédiction !”

01:46 Publié dans Genève | Tags : dealers, zizous, pâquis | Lien permanent | Commentaires (14)