29/11/2012

Sghayr Ouled Ahmed - le lucide poète tunisien qui survit comme un coquelicot

sghaier_ouled_ahmed.jpgAux Pâquis, attablés avec le poète tunisien Mohamed Sghayr Ouled Ahmed, originaire de Sidi Bouzid, et de passage à Genève avant de continuer vers Paris;  nous apprécions l'homme qui se définit comme un poète lucide qui survit comme un coquelicot et écrit avec ses orteils qui entrent, pénètrent cette terre tunisienne hantée. Selon lui,  ce qui  n’est pas essentiel n’est pas existentiel.

Agressé par les Salafistes, il a pu goûter à  leur grande culture comme il le précise dans son facebook, et de les   narguer  :  la femme tunisienne complémentaire ? Vous plaisantez, elle est une femme et demi rétorque-t-il.

Agitateur de bienpensance, il compare le gouvernement tunisien à un zoo,  et il nous imite les aboiements  du chien puis le jappement  du chacal tout ça en plein bistrot pâquisard  « America » de la rue de Fribourg.

Un homme frêle au visage émacié,  mais sa force est bien là , dans son verbe tout entier. Tout ce qu’il nous faut faire  en attendant la Révolution économique, sociale et culturelle,  c’est de l’humour, une résistance qui s’ébroue légère en pleine boue. 

 

"A chaque saison, la révolution rouge pousse

Je ne perdrai rien, excepté ce régime et sa compagnie

Mais si j’étais vivant j’aurais brûlé tout le Ministère

Afin d’éclairer votre révolution…………………

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Obscurité Au Royaume d’Arabie Saoudite    

 

 

Le Commandement Poétique de la Révolution Tunisienne

Mardi 6- Samedi 17 décembre, année de la Révolution 2011.

 

D’une existence sans aucune vie

D’une révolution au goût de trahison

D’un pays à vendre…aux enchères

 

Tristes…

Ce texte n’est pas une invitation à une cérémonie de lamentations, pas plus qu’il ne convie à un banquet geignard et larmoyant. Non, le mort n’est pas encore mort. Il agonise, environné du concert de ses prédécesseurs et ses successeurs. Ses yeux scrutent encore le vide, le vide qui regorge de ces personnes condoléantes venues prendre part à la douleur : ceux-là dont l’arrivée a précédé le cortège d’Asraël de trois minutes, quatorze riyals et soixante centimes.

C’est le dernier texte à s’écrire lui-même, sans que n’interviennent les doigts de l’écrivain qui ont été rongés par des souris grises, au vu des passants, dans la rue parallèle à l’avenue qui coupe l’artère principale.

pousseront…

Au commencement, le silex pyromaque éclaira la nuit des hommes nés sans langage et sans cimetières. Entre-temps, le Seigneur dictait ses trois Livres à trois hommes instruits, issus des déserts du Moyen Orient et n’étant pas moins informés que Miguel de Cervantès qui, plus tard, désignera Don Quichotte comme fondateur du roman occidental…Finalement, originaire d’un pays d’Afrique, un jeune homme sans nom décida d’en avoir un de lumineux et de flamboyant. Alors, il s’enflamma lui-même…par lui-même, puis enflamma les pays arabes dans leur totalité…Et le voilà qui dort dans l’une des contrées rurales de Sidi Bouzid, le voilà qui dort du sommeil du spectateur contemplant son propre incendie métamorphosé en astre terrestre à la lumière éclatante parmi les planètes du système solaire, et peut-être bien lunaire.

Il n’est aucun doute, pour fermer par là même ce livre des souvenirs, que les poèmes de grande qualité ont montré aux humains itinérants les voies de leur salut. Mais ceux-là ont préféré la difficulté de les apprendre à la facilité d’avoir foi en leurs significations et de révéler leurs figures de sens.

Profuse comme la liberté, creuse comme la flûte de Tagore, la poésie incitait les esclaves à briser leurs chaînes, et faisait des nids d’oiseaux dans les nuées qui dansaient sur ce qui restait des branches du ciel. 

les herbes…

C’est dès lors qu’il commence à mourir que, dans cette cérémonie des condoléances,  le mort doit diriger l’orchestre. Il doit le diriger muni des restes de son souffle et des lambeaux de son âme. Les violons doivent lui trouver les notes élevées à la dignité des pleurs. Quant à la scène, elle doit être aussi sombre et vaste qu’un champ occupé par des armées de criquets.

Les dernières nouvelles du monsieur qui va mourir annoncent que la confession de foi est prête pour être les derniers mots à prononcer, et que quelqu’un a fait fondre le feuillet de ses vocables dans une potion magique, puis l’a introduit dans la bouche de ce vivant en sursis…Ce vivant sans existence (sans âge ?)…Ce vivant qui « a voulu vivre » dans la vie mais n’a pu vivre que dans le poème.

sur les bords…

A l’époque de l’ingratitude pétro-dollarienne / A l’époque du capital mobilisé et bouillonnant/ A l’époque postérieure à la peste religieuse/ A l’époque antérieure à la raison située dans le cerveau / A l’époque de l’électronique dévergondée et de la croyance portant le voile / A l’époque des turbans pactisant avec les crânes des philosophes / A l’époque des savants razziant la bonté des illettrés / A l’époque où l’on délivre le permis de citoyenneté proportionnellement à l’étendue des zones couvertes de la tête, du visage et des mains…il est difficile de faire échouer une révolution qui se déclare et il est facile d’acheter, au grand jour, tout un pays exposé aux enchères.

Ainsi, le seul choix qui reste devant le peuple soucieux de protéger sa révolution est bien de vérifier d’abord si son pays est encore réellement dans son pays ? Ou peut-être que les renards et les ogres l’ont enlevé avant l’appel à la prière de l’aube, puis se sont esquivés l’entraînant vers un gîte lointain situé au bord de la mer d’Arabie, là où l’argent viole la dignité, là où la famille reçoit la patrie pour trois jours, ni plus ni moins.

de ta tombe…

Dans sa vie autant que dans sa révolution, le peuple trahi ne peut qu’être interpellé, apostrophé à la deuxième personne et en direct :

1-   Comment à-t-il été possible à un seul prophète d’accaparer ton cœur et ta raison sans qu’il n’ait fixé une date précise à la Résurrection…et sans qu’il n’ait été capable de te protéger des déviations de ta foi en ce qu’il lui a été révélé comme métaphores ?

2-   Comment un seul homme, de petite taille et aux yeux bleus, a-t-il réussi à t’emprunter à vie de la vie ?

3-   Comment un mari sans culture et sans morale s’est-il permis de ravir, sous tes yeux, ton pain quotidien et ton intelligence ?

4-   Comment, pendant les élections de l’Assemblée Nationale Constituante, as-tu laissé ton voisin vendre sa voix au vil prix d’une bottelette de céleri et d’un kilogramme de poulet égorgé à la manière islamique ?

5-   Comment t’es-tu révolté contre un état pour en produire un de semblable ou de pire, avant même qu’une année ne se soit écoulée d’après le compte des compteurs ?

6-   A qui vas-tu te plaindre désormais, toi qui, sans t’en rendre compte, as participé au traçage d’une ligne de vol direct et à la verticale entre Allah, Muhammad Ibn Abdillah, les puits du pétrole, Washington, le parti de l’Ayatollah, ses alliés et son premier ministre à l’Assemblée du Bardo ?

Une existence sans aucune vie

Une révolution au goût de céleri

Un pays à vendre aux enchères !

peuplée…

Mis à mort, tu le seras dans ton pays spolié. Tu mourras, ô poète, qui n’as d’autre compagnon que le corbeau…Et tristes pousseront les herbes sur les bords de ta tombe peuplée de grands sinistres. L’oiseau s’est envolé d’entre tes paumes, toi qui lui as donné refuge, craignant pour lui de tomber sous les serres des rapaces. Ne pleure pas…Erre comme un bouffon dans les méandres du mirage. Et si tu es appelé, que ce soit par ton nom ou par le nom de quelqu’un d’autre, ne te tourne pas, ne laisse ton ombre s’adresser à personne… Evapore-toi comme la pluie des sebkas.  

Lorsque tu deviendras une nuée au-delà de la gravitation, tends les échelles de la mélancolie jusqu’aux herbes et aux chenilles. Là, prendra forme pour toi une deuxième terre habitée par un peuple d’être fantomatiques, dont on ne volera la révolution que si le ciel lui-même est volé.

de grands sinistres…

Il est au ciel assez de mythes et de jouissances, assez de légendes et de miracles pour faire diversion et nous détourner ici de notre combat ultime : sur cette terre qui se dérobe sous nos pieds vers une morale d’une autre époque, on clone le suivant à partir des cellules du précédent, comme si le temps était un péché majeur…comme si la vie elle-même ne faisait que regretter le péché de la naissance…et comme si la naissance elle-même n’était qu’une souillure sexuelle qui ne saurait être pardonnée aux femmes enceintes !

Ah, si seulement j’étais Zorba !

Triste…Triste

C’était un pays vaste, que dirigeaient les vivants, le tambour et le bâton. Le voilà transformé en un pays exigu, que gèrent les morts, la peur et les obsessions. S’il n’y avait toujours quelqu’un pour dire : « Non », aussi bien par sa langue que par son corps, qui s’emploie à ce que ses « non » soient investis concrètement dans les valeurs de la liberté et dans les conditions conjointes qui réclament les vertus de l’humanisme…le dernier des muezzins tomberait du haut du dernier minaret et il serait soufflé dans le Cor pour annoncer la Résurrection, évitant ainsi de nombreuses chausse-trapes tyranniques et de multiples impostures ségrégationnistes que, pourtant, on a commencé à décréter, dès le premier jour des travaux de l’Assemblée Idolâtre Sanctifiante !

 

 

Traduction : NEBIL RADHOUANE

 

 

 

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09/11/2012

LE PORTE-MONNAIE ÉGARÉ

images.jpegLa vie est toujours un peu mystérieuse avec les gens distraits,  il leur arrive  bien souvent des aventures comme celle que je vais vous conter.

En achetant, il y a quelques jours,  de nombreux croissants livrés dans un carton très large;  les deux mains occupées à réceptionner le tout,  j’oubliai mon porte-monnaie sur  le petit rebord en bois posé devant la caisse de la boulangerie . Propriétaire, d’un large sac dans lequel je farfouille, plusieurs fois par jour, en brassant au fond dans un cliquetis de choses accumulées,   pour en extraire de l’argent, au risque d’y croiser un crocodile; ou quelque autre animal étrange,  entre les bouts de ficelle, les jolis cailloux, mon petit bout de  météorite Campo del Cielo, datant de  1576 en provenance d’Argentine, je ne m’aperçus guère de la perte de  mon porte-monnaie et cela durant deux jours.

Un coup de fil, au bureau,  au bout duquel une voix sympathique que je reconnus aussitôt pour être celle d’un gérant de restaurant et que j’accueillis avec joie espérant qu’il m’annonçait vouloir, enfin,  engager un jeune en formation. Réponse positive,  d’un éventuel contrat de formation, et fruit de longues heures de palabres durant lesquelles je lui jouais  du violon sur la nécessité absolue  de « s’investir pour le futur »,  me déclara, à ma grande surprise,   que quelqu’un ayant trouvé sa carte de visite l’appela pour savoir s’il connaissait la détentrice du porte-monnaie, c’est-à-dire, moi !  Il lui  laissa donc son numéro afin que je le contacte.

Un numéro de portable français que je composai aussitôt. Une voix d’homme grave me raconta avoir trouvé ledit objet dans les toilettes d’un PMU, en France. Il me fixa un rendez-vous, après ses heures de  chantier,  dans un boui-boui à Annemasse  « La Savane », situé à gauche, juste après la douane de Moillesulaz. Je m’excusai de ne pouvoir lui offrir un café car c’est lui qui détenait mon porte-monnaie.

Soit, j’attendis un moment à la terrasse du café, avec mon petit béret à pois blancs, et remarquai un jeune homme  impatient qui ne cessait de se lever de sa chaise  et fixer la douane, attendant assurément quelqu’un, je le soupçonnai d’être le détenteur de mon bien.  Je l’appelai sur son portable, en l’observant, il le sortit rapidement de sa poche et je pus ainsi constater que c’était bien lui. D’une voix caverneuse, d’outre-tombe, je lui lâchai « C’est moi, je suis en face de vous ! » - Ravie de l’effet que je produisis; il s’agita, tourna la tête partout, nerveusement. Pendant quelques secondes, je me crus dans une série américaine, un polar d’un samedi soir, affalée dans le sofa à manger des pop-corn.

Il s’assit, se présenta, une casquette faux Vuitton vissée sur la tête, descente de camion, sans doute, des prunelles d’un noir intense peut-être un peu blanchies à la coke. Un jeans, une veste, il avait tout le look d’un ancien harraga qui bricolait à gauche et à droite.  J’étais sûre qu’il allait me demander une récompense avant de me restituer ce qui m'appartenait. 

Nenni ! Il me dit qu’en ouvrant mon porte-monnaie et reconnaissant le nom d’une « sœur », il devait me le rendre et puis, la photo de ma fille aînée semblait le faire chavirer . Je lui tendis un de mes livres « Trou dans le CV et vue sur la mer »  que je lui dédicaçai avec le  mot suivant : « Les distraits croisent souvent des anges dans leur vie ! ». Je pus constater que c’était la première fois de toute son existence fébrile qu’on devait le comparer à un ange, de préférence on l’associait davantage  à un  diable. Il en avait les larmes aux yeux.

Il m’annonça vouloir, un jour , écrire son autobiographie, il commença, un peu, timide, à relater  quelques épisodes par-ci par-là , demanda quelques conseils sur la façon de s'y prendre et la baraka qu'il avait eue d'être tombé sur quelqu'un qui pouvait écrire.  A mon tour,  je réalisai ma propre baraka,  un véritable miracle que j’aie pu récupérer  mon bien. Rien n’y manquait, pas un sou, pas une carte bancaire, aucune tentative de prélèvement irrégulière (je n’avais alors  ni vérifié , ni bloqué mes cartes) . Et que celui qui se tenait là, en face de moi, était plutôt habitué à prendre qu'à rendre. Il refusa que ce soit moi qui paie nos deux cafés.

« Le démon, c’est un ange qui a eu des malheurs »,  je rencontrai bien un ange ce jour-là !  Il se leva précipitamment et s’envola,  à tire-d'aile, vers quelques  surprenantes nouvelles diableries.

 

 

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