09/11/2012

LE PORTE-MONNAIE ÉGARÉ

images.jpegLa vie est toujours un peu mystérieuse avec les gens distraits,  il leur arrive  bien souvent des aventures comme celle que je vais vous conter.

En achetant, il y a quelques jours,  de nombreux croissants livrés dans un carton très large;  les deux mains occupées à réceptionner le tout,  j’oubliai mon porte-monnaie sur  le petit rebord en bois posé devant la caisse de la boulangerie . Propriétaire, d’un large sac dans lequel je farfouille, plusieurs fois par jour, en brassant au fond dans un cliquetis de choses accumulées,   pour en extraire de l’argent, au risque d’y croiser un crocodile; ou quelque autre animal étrange,  entre les bouts de ficelle, les jolis cailloux, mon petit bout de  météorite Campo del Cielo, datant de  1576 en provenance d’Argentine, je ne m’aperçus guère de la perte de  mon porte-monnaie et cela durant deux jours.

Un coup de fil, au bureau,  au bout duquel une voix sympathique que je reconnus aussitôt pour être celle d’un gérant de restaurant et que j’accueillis avec joie espérant qu’il m’annonçait vouloir, enfin,  engager un jeune en formation. Réponse positive,  d’un éventuel contrat de formation, et fruit de longues heures de palabres durant lesquelles je lui jouais  du violon sur la nécessité absolue  de « s’investir pour le futur »,  me déclara, à ma grande surprise,   que quelqu’un ayant trouvé sa carte de visite l’appela pour savoir s’il connaissait la détentrice du porte-monnaie, c’est-à-dire, moi !  Il lui  laissa donc son numéro afin que je le contacte.

Un numéro de portable français que je composai aussitôt. Une voix d’homme grave me raconta avoir trouvé ledit objet dans les toilettes d’un PMU, en France. Il me fixa un rendez-vous, après ses heures de  chantier,  dans un boui-boui à Annemasse  « La Savane », situé à gauche, juste après la douane de Moillesulaz. Je m’excusai de ne pouvoir lui offrir un café car c’est lui qui détenait mon porte-monnaie.

Soit, j’attendis un moment à la terrasse du café, avec mon petit béret à pois blancs, et remarquai un jeune homme  impatient qui ne cessait de se lever de sa chaise  et fixer la douane, attendant assurément quelqu’un, je le soupçonnai d’être le détenteur de mon bien.  Je l’appelai sur son portable, en l’observant, il le sortit rapidement de sa poche et je pus ainsi constater que c’était bien lui. D’une voix caverneuse, d’outre-tombe, je lui lâchai « C’est moi, je suis en face de vous ! » - Ravie de l’effet que je produisis; il s’agita, tourna la tête partout, nerveusement. Pendant quelques secondes, je me crus dans une série américaine, un polar d’un samedi soir, affalée dans le sofa à manger des pop-corn.

Il s’assit, se présenta, une casquette faux Vuitton vissée sur la tête, descente de camion, sans doute, des prunelles d’un noir intense peut-être un peu blanchies à la coke. Un jeans, une veste, il avait tout le look d’un ancien harraga qui bricolait à gauche et à droite.  J’étais sûre qu’il allait me demander une récompense avant de me restituer ce qui m'appartenait. 

Nenni ! Il me dit qu’en ouvrant mon porte-monnaie et reconnaissant le nom d’une « sœur », il devait me le rendre et puis, la photo de ma fille aînée semblait le faire chavirer . Je lui tendis un de mes livres « Trou dans le CV et vue sur la mer »  que je lui dédicaçai avec le  mot suivant : « Les distraits croisent souvent des anges dans leur vie ! ». Je pus constater que c’était la première fois de toute son existence fébrile qu’on devait le comparer à un ange, de préférence on l’associait davantage  à un  diable. Il en avait les larmes aux yeux.

Il m’annonça vouloir, un jour , écrire son autobiographie, il commença, un peu, timide, à relater  quelques épisodes par-ci par-là , demanda quelques conseils sur la façon de s'y prendre et la baraka qu'il avait eue d'être tombé sur quelqu'un qui pouvait écrire.  A mon tour,  je réalisai ma propre baraka,  un véritable miracle que j’aie pu récupérer  mon bien. Rien n’y manquait, pas un sou, pas une carte bancaire, aucune tentative de prélèvement irrégulière (je n’avais alors  ni vérifié , ni bloqué mes cartes) . Et que celui qui se tenait là, en face de moi, était plutôt habitué à prendre qu'à rendre. Il refusa que ce soit moi qui paie nos deux cafés.

« Le démon, c’est un ange qui a eu des malheurs »,  je rencontrai bien un ange ce jour-là !  Il se leva précipitamment et s’envola,  à tire-d'aile, vers quelques  surprenantes nouvelles diableries.

 

 

 mon site http://www.djemaachraiti.ch/

 

 

Commentaires

une merveilleuse aventure humaine .......

Écrit par : rose | 10/11/2012

J'ai vécu des histoires semblables, ainsi que mes enfants.
Elles existent et il faut en parler, ne serait-ce que pour combattre la morosité ambiante. Et c'est si bien raconté !
Deux détails m'ont donné des pensées sombres, pourtant :
"Il me dit qu’en ouvrant mon porte-monnaie et reconnaissant le nom d’une « sœur », il devait me le rendre et puis, la photo de ma fille aînée semblait le faire chavirer."

Je ne peux pas souligner dans le texte, mais vous voyez peut-être à quoi je pense....
Si je perdais mon porte-monnaie, je ne saurai faire émerger l'ange chez certains, car mon nom n'évoquerait point une soeur, puisque je viens d'un pays dont il y a fort peu de ressortissants par ici.
Et puis : si les photos de mes filles ne plaisaient pas ?
A quoi ça tient ?
Votre texte fait bien ressortir la fragilité de ces situations quotidiennes.

Écrit par : Calendula | 10/11/2012

Oui, Calendula, vous avez raison de souligner la fragilité des choses.
La personne aurait pu, à ce moment-là être disposée autrement, et vous ne seriez pas entrain de lire l'histoire que vous avez lue. Il faut juste savoir parfois, apprécier la magie des instants , moments extraordinaire parce qu'ils nous sortent de ce qu'on croyait être devenu la norme et nous rappellent que nous ne vivons pas dans schémas stéréotypés, que la vie nous surprendra toujours, que là où nous ne désirons plus rien, n'attendons plus rien, nous arrivons encore à être frôlés par l'aile d'un ange qui nous redonne une confiance pleine et entière en l'humanité.

Qui sait Calendula ? Votre bonne bouille sur votre photo d'identité, avec un large sourire lumineux aurait fait craquer notre homme.
Qui sait ? La photo de votre mère avec ses fils d'argent et son sourire timide, aurait fait pleurer l'homme qui a laissé sa mère derrière lui et qu'il n'a peut-être pas vue depuis si longtemps, voire plus jamais.
Qui sait ? Qui peut dire ? Laissons la magie faire son travail .......................

Écrit par : djemâa | 10/11/2012

Calendula- Ceci me rappelle une autre histoire, très émouvante que l'on m'a racontée hier.
Pendant la guerre qui confrontait les Américains contre les Japonais. Un Américain tue un soldat japonais et lui prend son appareil photo, alors plein de clichés. L'Américain les fait tirer et regarde toutes les photos que le jeune homme avait prises. Lui à la maison, lui dans son jardin, avec sa fiancée, avec ses amis entrain de rire, avec d'autres soldats japonais. L'Américain a été tellement ému de voir un pan de la vie de l'autre qu'il venait de tuer, qu'il a proposé de présenter ces photos à la presse. La chose fut ainsi faite, l'Américain finalement fut soupçonné de trahison et de collaboration avec les Japonais . Il s'en est par la suite bien sorti.
Mais voilà encore une histoire de ce qui peut arriver, lorsqu'on donne de la vie a quelque chose de vivant comme une photo, lorsqu'on voit un bout de la vie de l'autre qui, dans le fond, nous ressemble comme un frère et peut nous émouvoir profondément. C'est pour cela, que souvent dans le cadre des conflits, les commandants insistent sur le fait de ne pas faire les poches des soldats non point par "humanité" mais pour ne pas tomber sur la vie de l'autre qui pourrait interpeller et culpabiliser et qui pourrait rappeler que "tuer un homme, ce n'est jamais défendre une idée, mais c'est tuer un homme."

Écrit par : djemâa | 10/11/2012

Bonjour, djemâa,

J'aime bien l'histoire de l'appareil de photo. Et des poches.

La personne qui a retrouvé votre porte-monnaie a été interpellée dans son humanité, comme les soldats peuvent l'être.
Ces objets sont des portes vers l'intimité d'une autre personne.
C'est d'ailleurs pour cela que le vol d'un sac à main peut être vécu comme très violent.
Ma fille a défié ses voleurs, qui lui ont arraché son sac, courageusement en groupe de 7-8 jeunes hommes: elle leur a demandé de lui rendre ce qui n'avait de valeur que pour elle. Elle n'a pas été entendue, mais au moins a-t-on retrouvé son porte-feuille avec ses papiers et ... sa carte sim.

Cela m'est également arrivé, mais sous une forme moins violente. Le sac a été retrouvé, sans l'argent, et j'ai essayé d'en regarder le contenu en me demandant s'il pouvait résumer quelque chose de ma vie. Rien que l'agenda est tout un poème !
La description de votre sac m'a parlé. Je fonctionne également comme ça. Il y a quelque chose de Mary Poppins. Je pense à la version filmée de Walt Disney avec Julie Andrews, années 1965.
Le sac est un kit de survie. Est-ce que la ville est une jungle ?

Écrit par : Calendula | 11/11/2012

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