07/08/2012

PÂQUISARDONS EN CHOEUR

Un nouveau verbe "pâquisarder" s'est imposé après ma rencontre avec un journaliste suisse-allemand qui m'interviewait récemment sur les Pâquis; tout cela parce que les Suisses allemands ont peur de venir à Genève et particulièrement dans ce quartier. Lieu de tous les vices et de si peu de vertu, un Harlem tout genevois, un ghetto de Soweto, dans l'imaginaire,  où on vous ôterait  la vie pour une thune, où les dealers font  la loi et les putes l'émoi.

Avant mon rendez-vous fixé avec le journaliste aux "Parfums de Beyrouth", je décidai de déambuler avec les yeux d'un paysan du Thierachern dans le quartier "chaud" genevois, avec ce regard neuf de celui qui confronte pour la première fois un environnement. Rue de Berne, je tire à droite et entame une conversation avec une prostituée de Saint Domingue et lui demande si elle n'aurait pas elle aussi préféré travailler dans une vitrine, en hiver. Elle me répond d'un ton âpre en espagnol  :"mieux vaut crever dans la rue que travailler derrière une vitrine !" -  Elle n'est pas un objet à vendre et toi ? me lance-t-elle "Tu travailles dans la vitrine?"- Une envie d'hurler de rire me saisit les entrailles et je me demande si le succès pour un écrivain ne  le réduit pas aussi  à parader derrière une vitrine, où éditeurs, journalistes, annonceurs viennent le chercher contre pactole. Elle a bien raison, la prostituée, les écrivains à succès finissent aussi derrière une vitre, celle du succès et de revoir un Marc Levy ou un Michel Houellebecq devant une longue queue de personnes qui trépignent d'impatience pour les autographes, au Salon du Livre de Paris , épuisés, les cernes lourdes, soupirer : au suivant, au suivant, au suivant, au suivant ................

Rue de Zürich, je constate que les dealers ont changé de poste, ils ont quitté l'angle rue de Neuchâtel, pour se poster à l'angle de la  rue de Berne et s'installer, assis, dans un pot de fleurs où pousse un arbre encore frêle. Ils sont , trois,  à l'ombre de l'arbre naissant en pleines palabres. Un franc bonjour m'accueille, la scène a quelque chose de cocasse.

Devant un hôtel rue de Berne, un père et un fils,  originaires du Golfe,  s'épuisent les yeux à les plonger dans le décolleté abyssal d'une prostituée, malgré le ramadan, il n'y a pas encore de fatwa pâquisarde qui empêche de farfouiller du regard les chaires abondantes et offertes à tout vent. Ils s'en donnent à coeur joie, je ne sais pas si c'est la soif, ou la faim qui leur fait abondamment se lécher les babines par l'envie de boire ou de manger, ou la simple vue de cette hétaïre extatique derrière ses faux-cils interminables, aussi longs que ses jambes; la pointure des chaussures annonce, sans doute,  une transexuelle.

Finalement, me voilà, assise devant le journaliste, à l'heure dite. Il me pose des questions et paf ! Je ne m'étais pas attendue à celle concernant l'architecture. Rien de spécial en terme d'architecture aux Pâquis, n'est-ce pas ? s'enquiert  l'interlocuteur. Je bafouille, j'hésite, certes, il y l'école, un immeuble historique sur la place de la Navigation. Puis, je me souviens avoir toujours regardé les immeubles, le nez levé, non pas tant pour l'aspect architectural, mais parce que les immeubles vivent de la vie intense de leurs habitants. A une fenêtre, une lampe qui s'éteint et s'allume annonçant que la prostituée est libre; ailleurs des chemises de clandestin lavées à la main et suspendues à un cintre qui tournoient dans une brise légère, là, un pot de marijuana florissant. Ce n'est pas tant l'architecture qui frappe, mais l'usage qui en est fait.

Lors de notre interview, notre voisine de table acquiesce de la tête, à ce que je dis, son grand cartable à dessin près d'elle, elle confirme.  Les Pâquis , c'est formidable et ce restaurant sert les meilleurs chawarmas du monde. Le personnel offre  la tête d'un jour de ramadan, long comme un jour sans pain. Puis, une française intervient, à son tour, designer de bijoux, elle a quitté Paris, après avoir tout vendu, pour venir s'installer à Genève et créer des modèles pour riches clients de Dubaï. Je regarde, le journaliste et confirme : c'est ça les Pâquis, tout le monde se mêle de ce que vous dites :  ça vit, ça boit, ça chante, ça crie, ça cogne parfois. Un quartier proche de la gare, ça vient, ça repart, un brassage continu, un flux migratoire qui change au fil des ans.

Les Suisses allemands peuvent venir sans risque aucun "pâquisarder", comme tout lieu proche des gares, le sac à dos plutôt devant, mais c'est sûr, comme à Thierachern et pas davantage, il y a toujours un loup qui rôde.  Rester un  brin attentif, mais surtout musarder en une douce flânerie et sentir un quartier qui vous fait souvent de sacrés clins d'oeil et vous rappelle à la vie joyeuse et intense.

 

Pâquisarder :(mot genevois)  v.i flâner, musarder dans un quartier de Genève appelé les Pâquis.

Je pâquisarde, tu pâquisardes, il/elle pâquisarde, nous pâquisardons, vous pâquisardez,ils/elles pâquisardent.

 

L'émission est   retransmise le 8 août, 18 h30 , Radio DRS, voici le lien :" Les trottoirs des Pâquis"

http://www.drs.ch/www/de/drs/nachrichten/regional/ewigi-l...

Les commentaires sont fermés.