29/09/2011

LA VIE AU FOND D'UN VERRE

avxbejj8.jpgElle est régulièrement assise derrière une table, la tête dodelinante au-dessus d'un verre, peu importe dans quels  bistrots des Pâquis, elle est partout la même, elle affiche cette image douloureuse d'une lente descente aux enfers.  Un compagnon d'infortune parfois l'accompagne. L'homme porte un chapeau très bas sur les yeux qui lui cache presque tout le visage.   Ils ne se disent rien, muets l'un en face de l'autre, happés par leur breuvage tout entiers. Ils partagent un même destin à coups de lampées.  Ils boivent leur silence en hochant la tête, les mots ont fui, engloutis dans l'alcool, un profond mutisme à peine dérangé par la succion du liquide qui est leur seul langage réduit à un bruit d'aspiration qui tisse un lien entre eux deux.

Aujourd'hui, il fait beau, elle porte une belle jupe orange, en passant je lui souris, elle m'autorise à la photographier, par pudeur, je ne mettrai pas la photo. Mais je l'ai vue, tenter de bomber légèrement le torse, d'esquisser avec ses dernières forces un sourire si lent à venir. Elle fixe l'objectif à travers ses yeux embrumés, de grands yeux voilés par la déchéance. Elle n'a plus d'âge, l'alcool a même effacé le temps sur ce visage boursouflé aux lourdes valises sous les yeux, son seul bagage qu'elle porte comme un fardeau. Un visage qui paraissait beau et lumineux avant, il y a si longtemps.

Sa tête retombe comme si cela lui avait coûté un effort énorme, ses lèvres si proches du verre de vin blanc, semblent converser avec lui , dernier témoin d'un vie à la dérive qui  s'est échouée  au bord de ce rivage, une vie enlisée au fond d'un verre.

La voilà bue son existence, noyée dans ces ballons de blanc qui s'accumulent du matin jusqu'au soir, un restaurateur généreux lui rajoute d'emblée sans qu'elle le demande une bouteille d'eau. Mais la bouteille reste pleine, elle ne l'a même pas remarquée.

Elle tend l'oreille, presque collée contre le verre,  elle écoute le clapotis de ces rivage à elle, ceux  d'un autre temps, celui où elle admirait le vert des palmiers penchés sur l'eau bleue cristalline de son île lointaine, arbres majestueux doucement balayés par la brise marine, elle rêvait alors d'une vie ailleurs. Ses yeux neufs encore attirés par ces horizons   chargés de promesse. Elle continue au fond de son verre à regarder le temps qui a passé depuis ces espoirs d'antan. Elle sombre au fond d'un Océan de solitude, aspirée par les abysses éthyliques, ivresse des profondeurs.

L'alcool l'a bue tout entière, d'un seul trait,  il ne lui reste plus que cette fébrilité dans un  dernier espoir d'en boire encore un autre, un ultime avant le prochain. Un dernier pour la route si longue, si chahotique d'une vie qui a touché le fond de l'abîme, un long chemin où tout a été abandonné au bord de la route.

 

 

Commentaires

C'est juste beau et donc merveilleux.
Merci !

Écrit par : Pierre JENNI | 29/09/2011

Beau à frissonner, à pleurer ! Quel talent ...

Écrit par : Lili | 29/09/2011

Djemâa s'est tellement mettre le décors. Vraiment c'est bien vu et Elle est géniale. Bisous, Sacha

Écrit par : sacha | 30/09/2011

Djemâa est un poême, plein d'émotions et une Amazonka pour confirmer ses dires. Merci, belle Djemâa, Sacha

Écrit par : sacha | 30/09/2011

La vie est tellement bien interprétée. J'aime beaucoup Djémâa et demain quoi ?
Ia tibia lioubliou (je t'aime )

Écrit par : Januzs | 30/09/2011

"Beau à frissonner, à pleurer ! Quel talent ..."

Je ne vous le fais pas dire Lili, Djemâa est unique dans ce monde de brutes!

Écrit par : Patoucha | 23/11/2011

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