05/02/2011

Les fontaines aux mille bouches

P1030541.JPGElles gargouillent, glougloutent, clapotent, ruissellent, bruissent, froufroutent, pétillent, crachouillent, crachotent, babillent délicieusement, autant de verbes  pour ces doux sons que nous procurent les fontaines.  A force de pédaler par ce soleil quasi printanier, j'ai fini par en dénicher quelques unes aux Pâquis. Place de la Navigation, cloîtrée dans sa guérite en bois,  sanglée, camisolée en attendant la fin de l'hiver, elle aurait presque l'air misérable devant une autre belle fontaine imposante et trônante sur la place, elle se console,  elle au moins se trouve être  à hauteur d'homme, si près, si généreuse, à offrir à tout va et à tout venant son eau cristalline.

 

 

 

 

 

 

P1030545.JPGRue de Monthoux, en voilà une autre, jetée sur le trottoir, réduite  au silence, pas une goutte,  mais une longue biographie.  Elle se trouve devant le restaurant "la Peniche" avec son bar en forme de bateau et ses fresques murales qui montrent le port de Peniche au Portugal, premier port de pêche,  et en face, un autre  bistrot "In Vino Veritas"  et la fontaine de répondre "In Aqua  sanitas".  Elle peine à se faire sa place depuis le départ des deux poissonniers italiens qui se trouvaient être là depuis quarante deux ans, elle en a certainement vu défiler des poissons qu'on rafraîchissait à l'eau de sa fontaine par les grandes chaleurs.   Joao Luis Mariano, (Non ! me rassure-t-il,  je ne sais pa chanter !) se plaint que les services de la Ville ont changé la fontaine de disposition, autrefois, tournée du côté de la rue, au moins il y avait  le caniveau pour réceptionner l'eau,  maintenant elle a été disposée, côté trottoir et parfois lorsque les premiers gels hivernaux arrivent , avant la coupure  d'eau, ça se transforme en patinoire et avec un verre dans le nez "Boum ! Badamoum, les quatre fers en l'air fait mal au derrière  !"

La coupure d'eau, en hiver  ? Pour Jean, habitué des lieux c'est un désastre, Il ne peut plus rajouter de l'eau dans son petit pichet jaune pour le Pastis :"parce vous savez l'eau de la fontaine, il n'y a rien de tel pour rallonger le pastis", je dévisage le gérant qui d'un regard indulgent  lui lance en riant  :   "mon eau est tout aussi bonne, c'est p'têtre bien la même, mais bon c'est comme ça, à chacun ses petites manies !"

 

P1030551.JPGLes moineaux aussi y trouvent leur compte, par ordre de préséance,  les moineaux d'abord , puis un merle et finalement un pigeon qui après avoir fait le vide autour de lui  s'abreuve, tout à son aise, les moineaux l'observent à distance raisonnable et attendent patiemment de pouvoir s'approcher du point d'eau. Puis un chien,  pataud à souhait, écarte tous les volatiles et boit goulûment par grandes et rapides lappées bruyantes.

 

Imaginer ces bornes-fontaines en fonte avec leur lion qui crache de l'eau, tout ce qu'elles voient au quotidien, elles-mêmes aux Pâquis semblent lancer des oeillades aux passants et invitent  toutes ces bouches assoiffées à venir  se désaltérer : la bouche vermeille de Carmen,  la bouche édentée de Mario,  les soiffards du petit matin qui,  tous bistrots fermés,  se rabattent tristement sur  l'eau en se penchant dangereusement, voilà pas que la fontaine tangue, clandestins désargentés, voyageurs égarés,  dealers postés au coin de la rue, toutes ces bouches avides de fraîcheur pour apaiser la soif,  jouissance furtive, plaisir si éphémère et d'autant plus  délicieux. Fontaine de jouvence ?  Au-delà du mythe, il y a quelque chose de juvénile à  boire à l'eau de la fontaine, geste ancestral,  tandis que les enfants s'amusent à gicler les petits copains au retour de l'école.

Ecoutez donc  le doux froufrou de ces fontaines, gardiennes de la mémoire, elles chuchotent discrètes, les histoires d'un quartier depuis plus d'un siècle.