15/11/2010

RUE DU ZÜRICH - UNE RESSUSCITEE

 

P1030499.JPG"Elle était là digne, droite et fière dans les premières lueurs grises de l'aube, témoin silencieuse de la rue de Zürich quant un passant aviné sans raison aucune lui tira dessus. Il la visa longuement, voyant trouble,  tout éméché qu'il était , pourtant  il la toucha de plein fouet, en plein milieu, le coup résonna dans la rue déserte, un son  lugubre resta suspendu quelques secondes dans l'air.

Un geste gratuit, sans raison, inexplicable, elle ne faisait même pas de bruit. Un de ces gestes insensés dont la littérature raffole et qui sème le trouble. L'acte gratuit qui échappe à toute logique humaine  !"

Le geste d'un fou insensé qui d'un coup de fusil rageur, en 2001, rendit l'horloge de Temple des Pâquis muette, elle agonisera jusqu' à 10h29, heure à laquelle elle cessera de vivre. Et voilà pas que c'est Noël avant Noël,  l'horloger des horloges publiques de Genève, Pierre-André Lüthi a reçu pour  mission de la Ville de Genève de remettre l'horloge en marche.

 

P1030530.JPGP1030532.JPGJe monte au clocher avec lui et constate que Swisscom a équipé la flèche de celui-ci d'un relais de téléphonie mobile. Qui ose croire encore que Dieu n'est pas branché,  relié en direct? Des armoires plastifiées qui choquent à côté de l'horloge datant de la fin du XIX ème siècle avec ses deux cloches et son marteau, sa merveilleuse mécanique et ses poids pesants.

 

 

 

 

P1030537.JPGPierre-André Lüthi vérifie le mouvement mécanique et fait la liaison avec le cadran qui indique l'heure. Il pose l'ampoule pour l'éclairage. Il est passionné par son métier, grâce à lui les carillons de la cathédrale de St Pierre seront les deuxièmes plus importants du pays, ils passeront de 17 à 35 après ceux de l'Abbaye de St Maurice avec ses 45 carillons.

 

Reste à savoir si la plus grosse  cloche du Temple des Pâquis sonnera les heures , et si oui comment ?  Toutes les heures sur 24 heures, toutes les heures et les demi-heures uniquement. De 6 h du matin à 22 heures ?  J'imagine le quartier tout entier prêt à se  "beyrouthiser" en quelques jours. Les camps du non, du oui, les retranchés.  Les résistances farouches, les pétitions qui fuseront pareilles à des bombes. Après les dealers, l'insécurité, voilà pas venu le temps des cloches.

Les enfants de l'école qui,  eux,  sagement attendront la cloche sonner l'heure de leur libération. Les prostituées qui n'auront plus besoin en plein "coitum perfectum" de leur client de regarder l'heure sur le portable ou la montre pour voir si le temps de la passe n'a pas généreusement débordé, elles écouteront la cloche qui dit oui, qui dit non, qui dit je vous attends et d'annoncer, à leur tour :"Au suivant !" et même ne serait-ce que pour la sentir si proche  de Dieu et leur rappeler qu'Il voit tout, même les petits travers des hommes,  si bas, si profonds.    Les clients des hôtels avoisinants qui dégusteront la cloche du Temple avec leur café, les  touristes japonais vont adorer, ce sera si typique, so swiss after the coucou  clock and the chocolate ! Le directeur en guise d'excuses , se confondra en mille courbettes en sussurant d'une voix suave et mielleuse, un sourire forcé aux lèvres :  "Que voulez-vous ? Même Dieu fait sa publicité, on ne va pas l'en empêcher, n'est-ce pas ? "

Et notre cloche qui sonnera, impassible, de sa hauteur céleste faisant résonner  un doux et régulier battement  rappelant aux humains leur condition si humaine, "DING !DONG!DING!DONG! ....... le temps passe, il est vain de fuir, il nous rattrape !

 

 

 

 

12/11/2010

ROSETTE, la douce mémoire d'une maîtresse d'école aux Pâquis

 

P1030504.JPGCela faisait deux ans que nous nous courions après, je la taquine et la nomme la "femme aux semelles de vent", chaque fois que nous devions nous rencontrer elle devait partir.  Finalement, elle est là devant moi, petite et menue, toute pétillante de vie. Un léger maquillage pour ce grand rendez-vous tant attendu.

Rosette Roy est née dans les années 20,  à Genève. Elle se souvient comme hier de sa première classe à l'Ecole des Pâquis où elle y enseigna durant quatre ans,  en 2 ème enfantine et en 1 ère primaire. Elle se souvient d'un quartier plutôt pauvre et défavorisé, la plupart de ses élèves, des enfants suisses avaient des  parents ouvriers, ou chômeurs.

Avec émotion, elle cite son blâme.  Le jour de l'inauguration de la Migros des Pâquis, place de la Navigation, ballons et glaces  étaient distribués gratuitement aux enfants. Ni une, ni deux, elle emmène sa classe de 28 élèves profiter des festivités. Les commerçants porteront plainte à l'encontre de la maîtresse qu'ils soupçonnaient de vouloir faire la  publicité du nouveau magasin. Mais un blâme heureusement léger comme une glace à la vanille qu'elle voulait tant offrir à ses élèves démunis.

Elle habitait Grand-Pré,  derrière la gare,  chaque matin elle empruntait le chemin qui l'amenait à la rue de Neuchâtel. Et elle ne peut s'empêcher avec une affection indéfectible de parler d'Edouard, ce petit élève si intelligent dont la mère travaillait à la  Biscuiterie Pertuiset et qui selon l'enfant, tout bouleversé,  trouvait que sa mère se  brûlait trop souvent les doigts. Un élève attentionné, qui de la rue de Fribourg à celle de Neuchâtel cherchait dans les poubelles (elles étaient entreposées à l'époque à même les trottoirs) des fleurs à ramener à sa maîtresse. Pour rien au monde, elle ne les aurait jetées même si parfois elles ne sentaient plus très bon. Un jour Edouard, s'absente, elle passe sous ses fenêtres, il était assis sur le rebord, elle l'interpelle :"Alors mon Edouard, tu ne viens pa  à l'école  ?" - pour réponse  : "Maîtresse, mes chaussures sont chez les cordonnier !" - Ah! Il était si sensible et si intelligent. Lors des cérémonies funèbres qui se déroulaient au Temple des Pâquis droit sous les fenêtres de l'école, elle autorisait les enfants à regarder par la fenêtre et Edouard, très philosophe, du haut de ses 6 ans, soupirait en disant "C'est la vie !" . La veille des grandes vacances, il lui apporta un paquet de brises de biscuit, les ratés de la biscuiterie que sa maman était autorisée à prendre et qu'il lui offrait généreusement.  En classe, Rosette avait installé le gramophone à pavillon, elle mettait des disques et toute la classe chantait, Edouard lui apporta "Le tango bleu". Qu'est-il devenu ce brillant petit garçon ? se demande-t-elle.

C'est vrai qu'elle leur donnait beaucoup de chaleur, de bonne humeur et de compréhension, ils venaient se confier à elle, parler de leurs soucis. Mais elle a aussi tant reçu. Aujourd'hui, c'est difficile d'être enseignant, on n'a plus comme autrefois les parents avec soi. Les enseignants se sentaient soutenus par les parents, on faisait corps avec eux pour la meilleure éducation possible de leurs enfants. Les temps ont changé.

Trente ans d'enseignement, trente belle années durant lesquelle Rosette a adoré son métier. Elle continue à lire beaucoup, à s'intéresser à tout ce qui se passe autour d'elle, à faire des mots croisés et fléchés  et puis elle me tend un article signé Dominique Poncet pour la mort de son époux Antoine Roy et qui le cite : "Quelle est la différence entre un cafetier restaurateur et un conseiller d'Etat ? La réponse est simple. Le premier, on lui demande un certificat de capacité pour exercer sa profession." Rosette éclate de rire, un petit rire cristallin, elle n'a rien perdu de son jeune enthousiasme.

Elle fut aussi la maîtresse du petit Massimo Lorenzi à l'école Micheli-du-Crest et qui dépassait bien de deux têtes ses camarades et qui s'exprimait déjà si bien. Tous devenus adultes, pères et mères de famille, parfois ils la croisent et ne peuvent s'empêcher d'embrasser leur maîtresse d'école comme autrefois lorsqu'ils étaient petits.

 

 

09/11/2010

"ON STERILISE BIEN LES PIGEONS"

poste-pigeon.jpgIl est assis face à moi, une grosse chaîne épaisse en or qui repose sur une poitrine velue,   des bagues à presque chaque doigt, des petits doigts boudinés impatients qui tapotent sur la table.  Des lunettes styles Ray-Ban, rondes et sombres, il a plutôt l'air d'un "Parrain" à la Marlon Brando version Pâquis, c'est-à-dire moins hollywoodien plutôt petit et trapu,  qu'un père de famille avec ses 11 enfants.

"Plonge tes yeux dans les miens, et dis-moi franchement ce que tu vois ?" demande-t-il en hochant la tête. "Des lacs de souffrances, des rivières de larmes, voilà ce que tu découvriras au fond de mes yeux." Et il me les montre, les lunettes dorénavant rivées sur le bout du nez. En effet, sous les yeux, des poches, des valises énormes, des balluchons remplis d'eau, ceci certainement causé par des successions de nuits blanches arrosées  de pleurs d'enfant, mais surtout, à mon avis,  arrosées de whisky, tout ceci dû à  des années de travail dans les bars pâquisards , à servir, boire  et contrôler le travail des hôtesses qui sans le savoir contribuaient elles aussi à nourrir cette nombreuse progéniture.

Oh ! Elles auront bien participé, à leur manière, à assurer la relève du patron. Parfois même, celui-ci leur proposait en riant soit un baby-sitting pour les petits chez lui  ou pour les grands au bar, c'était au choix.

Certaines hôtesses aimaient bien donner un coup de pouce,  de temps en temps. Elles s'habillaient en conséquence pour ne pas avoir l'air trop délurées devant la maman des enfants qui,  elle,  portait le voile.  Elles tiraient sur leur mini-jupe pour les ramener le plus près possible vers les genoux et alors là c'est le string qui dépassait un peu, tant bien que mal, elles finissaient par avoir presque l'air décentes. Dans tous les cas, les enfants n'y voyaient que du feu et s'amusaient à voir un défilé de belles femmes de toutes les couleurs et avec des accents de toutes sortes.  Et quelques années plus tard,  les plus grands garçons devenus adolescents, ça devenait difficile d'envoyer des hôtesses pour le baby-sitting,  c'était plus très sain quoi, ils les regardaient étrangement avec un intérêt soutenu !

Très jeune on l'avait marié à sa cousine et sur les recommandations maternelles, ô combien suivies et appliquées à la lettre, il a assuré la descendance, finalement il ne pouvait plus s'en empêcher, chaque année, il y en avait un ou une en route.

"22 ans de Pampers et la fin de cette période ça se fête n'est-ce pas ?" J'acquiesce, en pensant songeuse que ça doit représenter des tonnes de couches, et des litres de lait, en poudre, puis en berlingots, sans compter le coût de tout ça. Ca représente des rayons et des rayons  d'un méga supermarché américain.

Il se penche vers moi, d'un air blessé. "Tu sais quand je fais les courses, la voisine elle entr'ouvre la porte et me demande si j'ai fait des courses pour plusieurs mois, alors qu'elle sait que les achats ne sont que pour une semaine! Elle se moque ouvertement, tandis que je remplis l'ascenseur de 10 cabas pleins à craquer. Et même, une fois j'ai reçu un courrier anonyme qui précisait qu'on stérilise bien les pigeons et que je pourrais en prendre de la graine ! Quelle cruauté !".  Des larmes surgissent tandis qu'il me raconte toutes ces moqueries et toutes ces vexations.

"Un pigeon, voilà à quoi on me compare,  à un pigeon ! Est-ce que j'ai l'air d'un pigeon moi ?". Il hoche la tête d'un air las, se soulève péniblement de sa chaise comme s'il portait toute la misère du monde sur ses épaules larges et s'en retourne à ses fourneaux, il a lâché le bar depuis plusieurs années pour des döner kebap, ça devenait trop dur de travailler la nuit avec les enfants qui grandissent. "Un pigeon ?Moi, un pigeon? Je suis sûr que les pigeons, eux, ont une vie  meilleure que la mienne !

 

05/11/2010

"FREEDOM AFRICA"

400_F_2076139_TJpDEFGHnfYZaSyqMtGmnAg3wogZjb.jpgAu coeur de la nuit noire, les caves aux Pâquis se transforment en dortoirs clandestins. Quelques matelas épars et éventrés sont jetés à même le sol. Ombres furtives et fantomatiques, ombres faméliques qui s’allongent et se rapetissent sur les murs à la lueur d’une torche, grésillement de cigarettes dans la nuit qui se meuvent pareilles à des lucioles. Dans cette ambiance méphistophélique tout n’est plus que chuchotements et murmures,  parfois un cri suivi d’un juron, on a marché dans l’obscurité sur un corps profondément endormi.

Une odeur de poulet grillé et cuit sur un brasero improvisé embaume la cave, un fumet tenace alourdit l’air déjà pesant et rappelle les restes d’un repas avalé à toute vitesse. Les plumes les plus légères du poulet sauvagement déplumé volètent et apparaissent comme des taches blanches dans le faisceau lumineux. Après avoir apaisé une faim sauvage, une pointe de mauvaise conscience surgit et tiraille les six gars qui logent là.

Le propriétaire de la poule “Freedom Africa” va surgir d’une minute à l’autre. De la tribu Manjak, on le surnomme Madou. Il avait fait tout le voyage depuis la Guinée Bissau avec cette poule qu’on lui avait offerte avant son départ, un marabout l’avait préparée au sacrifice en priant pour qu’il arrive sans encombre en Europe.

Et depuis, il ne parvenait à se résigner  à la sacrifier, au fur et à mesure du voyage périlleux, il avait fini par s’y attacher, tout en l’empêchant de faire du bruit,  il en avait fait sa confidente, il lui racontait ses espoirs , il lui avait même donné un nom : “Freedom Africa” et lui disait: “ Tu verras, on restera en Europe, on économisera et on reviendra libérer notre Afrique de la pauvreté et de la corruption. La poule le regardait de ses yeux ronds, rouges et oranges, elle paraissait cligner des yeux comme si elle acquiesçait aux discours futuristes de Madou et elle plus que quiconque avait besoin de savoir qu'elle y reviendrait en Afrique. Nous connaissons tous le destin si éphémère et improbable des poules.  Ses compagnons de cave se moquaient de lui, menaçaient de la lui bouffer, il rétorquait que personne n’oserait le faire. Eux tous savait ce qu’elle représentait pour lui, c’était son espoir de revenir un jour en Afrique avec les poches pleines d’argent comme il le lui avait promis.

Ce soir, “Freedom Africa” n’est plus. Lorsque Madou entre dans la cave à tâtons, l’odeur de poulet grillé l’alerte, un silence coupable et pesant , une ambiance à couper au couteau le prépare au pire.  Le plus courageux lui tend une cuisse de la bête :”On t’en a gardé un peu”- Madou retient ses sanglots, il arrache la cuisse à son acolyte et mord dans la viande, rageur, désespéré, voilà l’Afrique, pense-t-il un misérable morceau de viande qu’on s’arrache dans la nuit noire. Un pote lui tapote sur l’épaule affectueux : “Tu verras, tu finiras par l’oublier, ta “Freedom Africa!” , il fallait bien se nourrir pour pas crever de faim."