12/11/2010

ROSETTE, la douce mémoire d'une maîtresse d'école aux Pâquis

 

P1030504.JPGCela faisait deux ans que nous nous courions après, je la taquine et la nomme la "femme aux semelles de vent", chaque fois que nous devions nous rencontrer elle devait partir.  Finalement, elle est là devant moi, petite et menue, toute pétillante de vie. Un léger maquillage pour ce grand rendez-vous tant attendu.

Rosette Roy est née dans les années 20,  à Genève. Elle se souvient comme hier de sa première classe à l'Ecole des Pâquis où elle y enseigna durant quatre ans,  en 2 ème enfantine et en 1 ère primaire. Elle se souvient d'un quartier plutôt pauvre et défavorisé, la plupart de ses élèves, des enfants suisses avaient des  parents ouvriers, ou chômeurs.

Avec émotion, elle cite son blâme.  Le jour de l'inauguration de la Migros des Pâquis, place de la Navigation, ballons et glaces  étaient distribués gratuitement aux enfants. Ni une, ni deux, elle emmène sa classe de 28 élèves profiter des festivités. Les commerçants porteront plainte à l'encontre de la maîtresse qu'ils soupçonnaient de vouloir faire la  publicité du nouveau magasin. Mais un blâme heureusement léger comme une glace à la vanille qu'elle voulait tant offrir à ses élèves démunis.

Elle habitait Grand-Pré,  derrière la gare,  chaque matin elle empruntait le chemin qui l'amenait à la rue de Neuchâtel. Et elle ne peut s'empêcher avec une affection indéfectible de parler d'Edouard, ce petit élève si intelligent dont la mère travaillait à la  Biscuiterie Pertuiset et qui selon l'enfant, tout bouleversé,  trouvait que sa mère se  brûlait trop souvent les doigts. Un élève attentionné, qui de la rue de Fribourg à celle de Neuchâtel cherchait dans les poubelles (elles étaient entreposées à l'époque à même les trottoirs) des fleurs à ramener à sa maîtresse. Pour rien au monde, elle ne les aurait jetées même si parfois elles ne sentaient plus très bon. Un jour Edouard, s'absente, elle passe sous ses fenêtres, il était assis sur le rebord, elle l'interpelle :"Alors mon Edouard, tu ne viens pa  à l'école  ?" - pour réponse  : "Maîtresse, mes chaussures sont chez les cordonnier !" - Ah! Il était si sensible et si intelligent. Lors des cérémonies funèbres qui se déroulaient au Temple des Pâquis droit sous les fenêtres de l'école, elle autorisait les enfants à regarder par la fenêtre et Edouard, très philosophe, du haut de ses 6 ans, soupirait en disant "C'est la vie !" . La veille des grandes vacances, il lui apporta un paquet de brises de biscuit, les ratés de la biscuiterie que sa maman était autorisée à prendre et qu'il lui offrait généreusement.  En classe, Rosette avait installé le gramophone à pavillon, elle mettait des disques et toute la classe chantait, Edouard lui apporta "Le tango bleu". Qu'est-il devenu ce brillant petit garçon ? se demande-t-elle.

C'est vrai qu'elle leur donnait beaucoup de chaleur, de bonne humeur et de compréhension, ils venaient se confier à elle, parler de leurs soucis. Mais elle a aussi tant reçu. Aujourd'hui, c'est difficile d'être enseignant, on n'a plus comme autrefois les parents avec soi. Les enseignants se sentaient soutenus par les parents, on faisait corps avec eux pour la meilleure éducation possible de leurs enfants. Les temps ont changé.

Trente ans d'enseignement, trente belle années durant lesquelle Rosette a adoré son métier. Elle continue à lire beaucoup, à s'intéresser à tout ce qui se passe autour d'elle, à faire des mots croisés et fléchés  et puis elle me tend un article signé Dominique Poncet pour la mort de son époux Antoine Roy et qui le cite : "Quelle est la différence entre un cafetier restaurateur et un conseiller d'Etat ? La réponse est simple. Le premier, on lui demande un certificat de capacité pour exercer sa profession." Rosette éclate de rire, un petit rire cristallin, elle n'a rien perdu de son jeune enthousiasme.

Elle fut aussi la maîtresse du petit Massimo Lorenzi à l'école Micheli-du-Crest et qui dépassait bien de deux têtes ses camarades et qui s'exprimait déjà si bien. Tous devenus adultes, pères et mères de famille, parfois ils la croisent et ne peuvent s'empêcher d'embrasser leur maîtresse d'école comme autrefois lorsqu'ils étaient petits.

 

 

Les commentaires sont fermés.