09/11/2010

"ON STERILISE BIEN LES PIGEONS"

poste-pigeon.jpgIl est assis face à moi, une grosse chaîne épaisse en or qui repose sur une poitrine velue,   des bagues à presque chaque doigt, des petits doigts boudinés impatients qui tapotent sur la table.  Des lunettes styles Ray-Ban, rondes et sombres, il a plutôt l'air d'un "Parrain" à la Marlon Brando version Pâquis, c'est-à-dire moins hollywoodien plutôt petit et trapu,  qu'un père de famille avec ses 11 enfants.

"Plonge tes yeux dans les miens, et dis-moi franchement ce que tu vois ?" demande-t-il en hochant la tête. "Des lacs de souffrances, des rivières de larmes, voilà ce que tu découvriras au fond de mes yeux." Et il me les montre, les lunettes dorénavant rivées sur le bout du nez. En effet, sous les yeux, des poches, des valises énormes, des balluchons remplis d'eau, ceci certainement causé par des successions de nuits blanches arrosées  de pleurs d'enfant, mais surtout, à mon avis,  arrosées de whisky, tout ceci dû à  des années de travail dans les bars pâquisards , à servir, boire  et contrôler le travail des hôtesses qui sans le savoir contribuaient elles aussi à nourrir cette nombreuse progéniture.

Oh ! Elles auront bien participé, à leur manière, à assurer la relève du patron. Parfois même, celui-ci leur proposait en riant soit un baby-sitting pour les petits chez lui  ou pour les grands au bar, c'était au choix.

Certaines hôtesses aimaient bien donner un coup de pouce,  de temps en temps. Elles s'habillaient en conséquence pour ne pas avoir l'air trop délurées devant la maman des enfants qui,  elle,  portait le voile.  Elles tiraient sur leur mini-jupe pour les ramener le plus près possible vers les genoux et alors là c'est le string qui dépassait un peu, tant bien que mal, elles finissaient par avoir presque l'air décentes. Dans tous les cas, les enfants n'y voyaient que du feu et s'amusaient à voir un défilé de belles femmes de toutes les couleurs et avec des accents de toutes sortes.  Et quelques années plus tard,  les plus grands garçons devenus adolescents, ça devenait difficile d'envoyer des hôtesses pour le baby-sitting,  c'était plus très sain quoi, ils les regardaient étrangement avec un intérêt soutenu !

Très jeune on l'avait marié à sa cousine et sur les recommandations maternelles, ô combien suivies et appliquées à la lettre, il a assuré la descendance, finalement il ne pouvait plus s'en empêcher, chaque année, il y en avait un ou une en route.

"22 ans de Pampers et la fin de cette période ça se fête n'est-ce pas ?" J'acquiesce, en pensant songeuse que ça doit représenter des tonnes de couches, et des litres de lait, en poudre, puis en berlingots, sans compter le coût de tout ça. Ca représente des rayons et des rayons  d'un méga supermarché américain.

Il se penche vers moi, d'un air blessé. "Tu sais quand je fais les courses, la voisine elle entr'ouvre la porte et me demande si j'ai fait des courses pour plusieurs mois, alors qu'elle sait que les achats ne sont que pour une semaine! Elle se moque ouvertement, tandis que je remplis l'ascenseur de 10 cabas pleins à craquer. Et même, une fois j'ai reçu un courrier anonyme qui précisait qu'on stérilise bien les pigeons et que je pourrais en prendre de la graine ! Quelle cruauté !".  Des larmes surgissent tandis qu'il me raconte toutes ces moqueries et toutes ces vexations.

"Un pigeon, voilà à quoi on me compare,  à un pigeon ! Est-ce que j'ai l'air d'un pigeon moi ?". Il hoche la tête d'un air las, se soulève péniblement de sa chaise comme s'il portait toute la misère du monde sur ses épaules larges et s'en retourne à ses fourneaux, il a lâché le bar depuis plusieurs années pour des döner kebap, ça devenait trop dur de travailler la nuit avec les enfants qui grandissent. "Un pigeon ?Moi, un pigeon? Je suis sûr que les pigeons, eux, ont une vie  meilleure que la mienne !

 

Les commentaires sont fermés.