05/11/2010

"FREEDOM AFRICA"

400_F_2076139_TJpDEFGHnfYZaSyqMtGmnAg3wogZjb.jpgAu coeur de la nuit noire, les caves aux Pâquis se transforment en dortoirs clandestins. Quelques matelas épars et éventrés sont jetés à même le sol. Ombres furtives et fantomatiques, ombres faméliques qui s’allongent et se rapetissent sur les murs à la lueur d’une torche, grésillement de cigarettes dans la nuit qui se meuvent pareilles à des lucioles. Dans cette ambiance méphistophélique tout n’est plus que chuchotements et murmures,  parfois un cri suivi d’un juron, on a marché dans l’obscurité sur un corps profondément endormi.

Une odeur de poulet grillé et cuit sur un brasero improvisé embaume la cave, un fumet tenace alourdit l’air déjà pesant et rappelle les restes d’un repas avalé à toute vitesse. Les plumes les plus légères du poulet sauvagement déplumé volètent et apparaissent comme des taches blanches dans le faisceau lumineux. Après avoir apaisé une faim sauvage, une pointe de mauvaise conscience surgit et tiraille les six gars qui logent là.

Le propriétaire de la poule “Freedom Africa” va surgir d’une minute à l’autre. De la tribu Manjak, on le surnomme Madou. Il avait fait tout le voyage depuis la Guinée Bissau avec cette poule qu’on lui avait offerte avant son départ, un marabout l’avait préparée au sacrifice en priant pour qu’il arrive sans encombre en Europe.

Et depuis, il ne parvenait à se résigner  à la sacrifier, au fur et à mesure du voyage périlleux, il avait fini par s’y attacher, tout en l’empêchant de faire du bruit,  il en avait fait sa confidente, il lui racontait ses espoirs , il lui avait même donné un nom : “Freedom Africa” et lui disait: “ Tu verras, on restera en Europe, on économisera et on reviendra libérer notre Afrique de la pauvreté et de la corruption. La poule le regardait de ses yeux ronds, rouges et oranges, elle paraissait cligner des yeux comme si elle acquiesçait aux discours futuristes de Madou et elle plus que quiconque avait besoin de savoir qu'elle y reviendrait en Afrique. Nous connaissons tous le destin si éphémère et improbable des poules.  Ses compagnons de cave se moquaient de lui, menaçaient de la lui bouffer, il rétorquait que personne n’oserait le faire. Eux tous savait ce qu’elle représentait pour lui, c’était son espoir de revenir un jour en Afrique avec les poches pleines d’argent comme il le lui avait promis.

Ce soir, “Freedom Africa” n’est plus. Lorsque Madou entre dans la cave à tâtons, l’odeur de poulet grillé l’alerte, un silence coupable et pesant , une ambiance à couper au couteau le prépare au pire.  Le plus courageux lui tend une cuisse de la bête :”On t’en a gardé un peu”- Madou retient ses sanglots, il arrache la cuisse à son acolyte et mord dans la viande, rageur, désespéré, voilà l’Afrique, pense-t-il un misérable morceau de viande qu’on s’arrache dans la nuit noire. Un pote lui tapote sur l’épaule affectueux : “Tu verras, tu finiras par l’oublier, ta “Freedom Africa!” , il fallait bien se nourrir pour pas crever de faim."

Commentaires

On pleure Freedom Africa et on remercie Djemâa de son récit. Au plaisir de la lire.

Écrit par : JF Mabut | 06/11/2010

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