15/09/2010

15 septembre 2009 - Fatou - Victime de la misère affective

images.jpgLes amies du  bar se passent le téléphone portable et  me montrent la photo de cette belle jeune femme qu'était Fatou;  une gazelle africaine aux épaules délicates, un fin bustier en  soie noire  laisse présager un corps sculptural, un long visage traversé par un large sourire, d'une force et d'une générosité telles,  si contagieuses qui vous incitent, à votre tour,  à lui rendre ce sourire.  Les femmes embrassent l'image, d'autres se signent. Soupirs, larmes aux coins des yeux. Incompréhension, révolte. Le jour de la cérémonie, à la mosquée, la plupart s'étaient cotisées et remirent  une enveloppe d'argent à sa maman, une autre rectifie :"j'ai rien mis dans l'enveloppe mais j'l'ai fait comme chez nous, j'ai préparé le couscous et je  l'ai apporté à la mosquée."  Hochement de tête, silence…….. Comment imaginer que ce client-là,  justement, Jef,   précisément lui, aurait été capable d'une telle violence. Tuer à bout portant Fatou qu'il connaissait et appréciait tant au point de la surnommer affectueusement "Mon bébé". Quel aveuglement subit, quel coup de folie, quel voile tragique devant ses yeux pour ne plus voir celle qu'il aimait tant. Vraiment, ce gars était connu de toutes les hôtesses, un doux, un calme, jamais d'histoire, pas un mot plus élevé qu'un autre. Bon , quelques ardoises qui traînaient un peu, il est vrai.

Oui ! Fatou était une sacrée nana qui s'entendait bien avec tout le monde, courageuse, pondérée, à éviter les histoires, les commérages.  Toujours prête à donner un coup de pouce par-ci par -là.  Avec son sens solide de l'amitié. Elle intervenait avec douceur et fermeté, main de fer dans gant de velours, auprès des clients surchauffés par l'alcool et qui auraient causé quelques soucis si on les avait laissés faire.

A sa mort, on a crié au racisme, les autres copines même les Africaines hochent la tête. Non ! Elle aurait été blanche que ça aurait été la même chose. Réflexion faite,  le gars était plus gravement bourré que gravement raciste. Au poste de police, relâché trop tôt  ? Non, ça n'étonne personne qu'on l'ait  laissé repartir, c'était un calme à qui on aurait donné le bon Dieu sans confession même s' il faut toujours se souvenir du proverbe :"Méfiez-vous de l'eau qui dort!"

Il connaissait les tarifs, donc il n'aurait jamais dû sauter au plafond face à la facture. 1 bouteille,  300 francs, c'est un prix courant et il les pratiquait depuis longtemps les tarifs dans le quartier où il était connu.  Noyer son désespoir au fond d'un verre en soliloquant devant une belle femme qui vous le remplit en vous écoutant patiemment a un prix. Une hôtesse rigole ! On n'a pas fait les études de médecine, mais on est comme des psychiatres, eux prescrivent du Prozac et écoutent et nous on verse le champagne et on les écoute aussi. A tous deux, ils racontent la même chose.  Ou alors, une autre hôtesse surenchérit : "on est carrément des assistantes sociales."   On devrait nous respecter avec le métier qu'on fait. On ne vole personne, on ne fait de mal à personne. Du respect, s'il vous plaît !

Le client , un doux, pourtant  ! Qu'est -ce qui lui a pris ? Qu'est-ce qui l'a rendu fou au point d'en faire un meurtrier, un monstre ? Il paraissait déprimé depuis plusieurs mois, il avait pris du poids. Des anti-dépresseurs mélangés à beaucoup d'alcool ? Allez savoir !

Il a espéré pendant quelques secondes qu'on allait enfin l'aimer  pour lui , il s'est mis à rêver,  enfin arrivé à bon port , ces lumières tamisées rouges,  ce doux cocon lui ont fait  croire, un instant du moins, qu'il était dans un nid douillet à l'abri du monde. Et la facture, trop salée à son goût, le ramène violemment pieds sur terre. Il n'est qu'un client qui doit passer à la caisse. Ivre, il se plaint au commissariat de police, puis la vengeance d'un homme trompé, éjecté du nid si accueillant,  si chaleureux, il va chercher le Magnum de calibre 357, il retourne au bar le "Good Time".  Un coup, des cris, un corps qui s'affale……. Tout est si brumeux, il ne se souvient plus très bien.  Un mal de tête épouvantable, la bouche pâteuse. Merde, j'ai trop bu !  Des images qui défilent rapidement, il a dû voir un mauvais film ou faire un cauchemar. Mais une voix qui semble parvenir d'outre-tombe le ramène  affreusement à une réalité insoutenable :" Vous avez tué une femme à bout portant, elle est morte : elle s'appelait Fatou,  elle avait 34 ans."

Un mal de ventre affreux, un vertige, le navire tangue dangereusement, bateau ivre, le sol se dérobe sous ses pieds, à quoi s'accrocher ?  Bordel, qu'est-ce que j'ai foutu ? " Bébé, je l'ai tuée !!!" -  Mais tout est si confus.....vraiment est-ce encore moi ?

Que la justice fasse son travail et démêle l'écheveau d'une tragédie humaine;  tragédie de la solitude, de la misère affective, de la dépression qui a fait une victime, tuée par un homme qui avait besoin d'être aimé à tout prix, au prix d'une vie !

Fatou  est décédée le 15 septembre 2009, tuée par un client ivre dans le bar Good Time  dans lequel elle travaillait aux Pâquis.

Paix à son âme !

 

Ce drame a eu lieu, il y a exactement un an déjà,  aux Pâquis!

Commentaires

Bonsoir collègue,
Je n'ai pas l'habitude de faire des commentaires. Mais c'est excellent Djemâa ce que tu viens d'écrire. Bravo!

Écrit par : Haykel | 15/10/2009

@Haykel - merci, peut-être encore trop sensible pour être une bonne chroniqueuse, j'avais promis de faire un portrait de Fatou dont l'histoire m'a bouleversée et finalement j'ai découvert deux victimes !

Écrit par : djemâa | 15/10/2009

Portrait réussi des 2 victimes et un bon reportage sur le monde de la nuit

Écrit par : Haykel | 16/10/2009

Des bulles pour oublier la lourdeur du monde, celle aussi d'un destin individuel qui s'en va dans l'abîme. Des bulles pour s'envoler en l'air avec une jolie fille qui vous donne de l'importance le temps d'une bouteille jetée à la mer. Ils sont dans une bulle les visiteurs et les hôtesses de cabarets. Ils sont comme sur un navire provisoire prêt à partir pour un voyage fantastique rempli de chimères, d'îles perdues, de lagons bleus et d'êtres mythologiques qui tutoient les dragons. Ils sont dans leur tripes et vident leurs tripes. Ils rigolent bruyamment, ils s'amusent sans façon, ils s'embrassent tout doucement comme des enfants pris en faute, ils se caressent sous le bar en tenant la barre de leur navire pris en pleine tempête ou démon de minuit, ils finissent souvent dans un lit provisoire pour une demi-heure, une heure de fantasmes qui n'aura pas de futur, une heure d'érotisme souvent triste, parfois gai, toujours payant. Le prix du voyage était trop lourd à payer à ce doux visiteur. Il a trop bu, il en a trop vu, il était nu et sans armes. D'un seul coup il s'est réarmé. Il a tiré sur la plus belle des colombes de paix afin d'achever la guerre qu'il menait depuis des années à sa vie partant à l'égoût. Le milieu de la nuit est un dragon cruel qui crache son feu et avale ses victimes tandis que la valse des illusions fait tourner la machine économique en lavant l'argent sale des dealers. Ainsi va la vie marginale, celle des simples gens ayant perdu l'amour, celle des criminels qui ont quitté le système, celle des poètes qui vont chercher leurs visions dans la marge écrite du monde, celle des filles qui n'aiment pas qu'on leur passe le collier du bon toutou à domicile préférant l'hôtel de passe à la soumission machiste d'un homme. Ainsi vit le quartier des Pâquis et tous les quartiers du monde s'arrachant à la pesanteur du monde dans la légèreté des bulles de champagne.

Écrit par : pachakmac | 16/10/2009

Bonjour, Djemâa,
Tout d'abord, bravo pour votre texte plein de sensibilité et humanité.
Oui, en effet, il n'y à que des victimes.
Fatou, pleurée et laissant un vide immense pour ceux et celles qui l'ont aimée...
Jeff, enfermé dans ses remords, sa solitude, sans avenir...mort avec Fatou.

Ayant dans mon entourage des personnes travaillant dans le millieu de la nuit, souvent je les mets en garde quant aux risques.
Les risques de trop d'attentes de la part de clients trop seuls, assoiffés d'amour et tendresse, rêvant d'être l'Unique dans le coeur de cette femme si patiente, câline...
La différence entre les psy et les filles de la nuit?
Les rêves d'Amour.
Un psy ne fait pas rêver ni fantasmer.
Le client sous l'effet de l'alcool "zappe" la réalité d'un métier et veut croire en son rêve.
L'homme est rêveur et éprouve un immense besoin de croire qu'il est aimé pour lui-même et non pas pour l'addition qu'il va régler.
Le rêve peut tuer.
Il a tué.
Fatou et Jeff en sont les victimes.
L'une s'est envolée trop tôt, l'autre vit (si peu...) avec l'image de l'horreur.

Il ne reste que la tristesse devant ce gâchi.

Meilleures pensées

Écrit par : Mireille LUISET | 18/10/2009

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