16/02/2009

La Walkyrie de la rue de Berne

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Devant une grande porte imposante en bois massif au deuxième étage d'un immeuble des Pâquis,  on peut lire sur la porte en lettres italiques,   élégantes, le mot  "Elle",  en guise de nom de famille.
J'appuie sur la sonnette, un chien à la voix féroce aboie, ma bouteille du Vin des Filles dans la main gauche - production  artisanale d'humagne  valaisan - je sursaute.  La porte s'ouvre, Myriam me reçoit à bras ouverts, d'une haute stature, des cheveux longs,  plutôt forte, beauté sculpturale.
Entre donc  ma Chérie !  N'aie pas peur du chien,  tandis que le fameux chien, un molosse à la mâchoire puissante n'a qu'une envie, celle  de me bouffer le mollet.

Si tu veux, on va dans ma chambre ! J'ignorai que le métier de journaliste pouvait être si dangereux. Un lieu plutôt cosy, intimiste. Elle m'assied dans un fauteuil en osier joliment peint par elle. Elle s'installe confortablement sur son lit à deux places, face à un miroir. Deux angelots grassouillets en bois,  au dessus du montant du lit,  surveillent attentivement ce qui se déroule sous leurs yeux innocents. Petit coup d'œil circulaire :  peintures et  énormes papillons en tissu très coloré aux murs, des Bouddha, la cage en verre où dorment tranquillement deux pythons vivants, quelques objets annonciateurs;  au bout de la souffrance, le plaisir.

Doucement, je sors mon carnet de notes, puis mon enregistreur, finalement l’appareil photo. Myriam est très à l'aise, moi un petit peu moins. Sur ma droite, une table de massage blanche, des bombes à oxygène, vraisemblablement pour éviter que le client ne meure d'asphyxie en pleine jouissance, surtout si le cœur est fragile, de surcroît.
Hormis splendeurs  et misères des courtisanes de Balzac, je ne connais pas grand-chose sur le sujet et c'est  mieux ainsi . Pas de préjugés, pas de stéréotypes, un regard affranchi de tout jugement.

Née aux Pâquis de père grossiste en vin et liqueur  et d'une mère "faiseuse de chaussures",  Myriam, enfant,  aidait son père à coller les étiquettes sur les bouteilles. Parcours de mannequin, puis de figurantes dans des films, elle a beaucoup aimé le cinéma. Puis les riches amants qui se succèdent tout en l'entretenant, mais ils sont exigeants, jaloux, il faut être en perpétuelle représentation, elle en a marre de cette dépendance, elle préfère la rue et redevenir libre tout en  continuant à mener le train de vie qu'elle aime avec une passion particulière pour les belle voitures. La rue c’est les passants, moi-même je passe, voyageuse, un peu mercenaire car la peur je ne connais pas et dans ce métier, elle n'est pas de mise.

Et le trottoir ça lui plaît, être dehors, regarder la vie, le mouvement, elle parcourt au moins 10 km par jour, par tous les temps et elle n'est jamais tombée malade. Effectivement, elle a l'air sacrément en forme.  Elle met un point d'honneur à être bien vêtue, bien présentable, propre sur elle, évidemment, il y a toujours de mauvaises langues  pour faire  des remarques sur ces seins qu'elle montre. Ben quoi ! me lance-t-elle, tu veux que je les mette où,  derrière mon dos pour les cacher ? En plus, ce sont des vrais.
- Tout le monde me connaît ! se réjouit-elle,  les papis et les mamies qui m'appellent par mon prénom et me saluent, les gens de l'hôtel devant lequel je me trouve,  m'offrent des croissants. Et ça me rend heureuse.
Des enfants elle en a eu, elle lâche très naturellement, on peut être "mère et pute", c'est pas incompatible. Ecrivaine à ses heures, elle estime que les femmes sont dans  les gaufreries nulles de la TV,  soit avocates,  soit dans un pieu et pense qu’elles méritent de  meilleurs rôles, pour ce faire, elle écrit "Les aventurières du Zimbabwe", cinq femmes PDG de multinationale qui se partagent le même homme. Elle avait aussi un quart de page sous la rubrique gastronomie dans  Minuit Plaisir, elle donnait ses recettes de foie gras et signait sous pseudo La Grosse, parce qu'elle l'était et ça l'a fait encore rire.

Tu vois ma chérie !  J'aime mon métier parce que c'est un vrai métier, il faut avoir des compétences sociales : écouter, être patiente, s'intéresser aux autres. Celles qui entrent dans ce métier devraient prendre des cours de maintien, de tenue vestimentaire, de massage, de respect de soi-même, s’imposer une discipline rigoureuse.  On devrait avoir un titre d'assistante sociale avec brevet de sexologie.  On ne fait pas ça à la petite semaine quand j’en vois certaines qui osent sur le banc devant l’église du Temple, je les chasse, comme les dealers et des toxico qui laissent leurs  seringues dans la cour du préau de l’école et que je ramasse pour éviter que les enfants ne jouent avec. Les Pâquis,  c’est mon petit pays et je le défends.

Moi,  j'aime tous mes clients, ils sont tous beaux, je ne fais aucune discrimination, même les handicapés ont droit à l'amour. La seule exception, ce sont les hommes ivres.   Je ne bois pas, je ne me drogue pas, je suis très saine. Et que pourrait-on nous reprocher ? On fait l’amour, pas la guerre.

On nous a affublées d'un nouveau titre "artisanes indépendantes" - je les imagine entrain de bricoler - et rectifie gentiment qu'il s'agirait plutôt d'artistes indépendantes. Et c'est une  artiste, avec son corps comme lieu de  théâtralité et de mise en scène. Elle peint aussi et présente fièrement son œuvre, une magnifique fresque murale qui représente un paysage de bord de mer, une île, un palmier et un seul oiseau. Pourquoi pas deux ? Juste parce qu'il a envie d'être peinard, tout seul,  répond-elle.

Les hommes sont adorables, elle les décrits  avec beaucoup de tendresse.
"Tu sais, ils viennent chercher de l'écoute, de l'attention, se faire câliner. Certaines femmes après avoir mis au monde leurs  enfants ne s'intéressent plus à leur mari, juste des pondeuses qui oublient de rester encore des maîtresses, certaines vont jusqu'à  les maltraiter, les ridiculiser. Alors, ils viennent se consoler. Moi, j'aime tous mes clients, ils me permettent de vivre comme je l'entends et je leur en suis reconnaissante.

Et Grisélidis au Cimetière des Rois ? - C'était une pute sociale au grand cœur, je dis pute parce qu'elle revendiquait  ce titre, c'était une vraie militante, elle mériterait un monument au cimetière des Rois.


Walkyrie ou Victoire de Samothrace des Pâquis, c'est égal. Myriam est une joyeuse qui aime rire, fait rire ses clients avec qui parfois elle pique-nique, elle trouve que c'est un beau métier, elle n'a pas de mac, elle l'a choisi, elle l'assume, le revendique.

Libre, elle voyage , se remarie pour la onzième fois avec un homme jeune et amoureux. Vive la vie !

22:16 Publié dans Genève | Lien permanent | Commentaires (0)

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