15/02/2009

"Les Pâquis, c’est pas une réserve d’Indiens !"

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Une petite litanie trotte dans ma tête  durant le parcours  qui me mène au rendez-vous pris avec Pierre Losio : “Ma p’tite, t’interviewe l’homme et pas le politicien, l’homme et pas le vert, l’homme, l’homme, l’homme.”

Il entre dans le bistrot décontracté : jeans, gabardine bleue, col roulé anthracite, il me salue en me regardant par dessus ses lunettes tenues en équilibre au bout du nez. Je me sens un peu l’insecte observée par un entomologiste concentré, à chacune de mes questions,  de ses yeux marrons foncés,  il vous fixe par dessus ses lunettes pour s’assurer d’avoir bien saisi la question, et purée à vous regarder comme cela, vous vous confortez , ça donne à vos questions l’air d’être presque très intelligentes.

Sans que je m’y attende le moins du moins, dès les premières minutes, ce n'est ni le politicien, ni l’homme qui se présentent. Il  pose sur la table une enveloppe,  en extrait une photo de lui instituteur de  classe primaire aux Pâquis. Inattendu !! j’étais pas prête à ça, j’avale la surprise d’une traite, l’air de rien.

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Il tient entre ses mains une  photo en noir et blanc et passe en revue toute sa classe, sa première volée de 1982  à l’Ecole Centre des Pâquis, il se souvient de  chaque prénom, cite le  métier des parents : Tiens celui-là, il est devenu prof de math à Bogota. Lui, Cédric, il travaille dans le quartier. Les deux jumeaux, aïe, je les confonds toujours.

Oui, c’était un choc, raconte-t-il, instit à l’école des Pervenches de Carouge, il se retrouve aux Pâquis. Il avait l’impression d’avoir débarqué sur la planète Mars, impressionné par le brassage de population, par les flux migratoires :  après les Italiens et les Espagnols il y a longtemps, les Kurdes,les Tamouls, les Balkaniques. Il se souvient des Kurdes qui le jour de la rentrée sont arrivés avec une petite ardoise mais ne sont pas revenus l’après-midi car ils n’étaient pas au courant de l’horaire scolaire ; de la chorale des enfants italophones qu’il animait et qui avait chanté le dimanche matin à la fête des promotions sous le regard embué de larmes des mamans transalpines, si touchées, si reconnaissantes.
Mais, Pierre n’oublie surtout pas de citer ses maîtres de  pédagogie, Célestin Freinet, Jean-Pierre Guignet et Muriel Beer avec qui il a travaillé plusieurs années en duo.Pour clore le chapitre de l’école, il cite François Mauriac, j’ai adoré ce métier parce que “ l’instituteur est celui qui institue l’humanité dans l’homme en devenir »

carnet.jpgEt dans la foulée, il me montre son propre bulletin scolaire de 6 ème, les remarques font sourire et c’est resté tellement lui, du reste, il en a fait une carrière de tout ce qu’on lui reprochait très gentiment :  Babille ! Bavard impénitent ! Pas de questions intempestives ! Pas de football en classe !


L’enseignement, puis la musique qui est là, omniprésente qui le suit pas à pas, en parallèle de ses activités d’instit. Cofondateur du Beau lac de Bâle, de l’AMR, du Festival du Bois de la Bâtie, Pierre comme joueur de  guitare basse. On le voit cheveux longs sur les photos, une casquette vissée sur la tête, un t-shirt sur lequel est inscrit Twist et Patrie.  Puis avec Patrice Mugny, il lance l’association Post Tenebras Rock qui s’est donné pour but de créer un lieu permanent de concerts et de promotion de la musique rock.  Mais finalement, le guitariste avoue préférer par dessus tout le jazz, il joue pour le plaisir dans un quartet de jazz à l’AMR.

L’enfance ?   Un père italien engagé , communiste et qui  se prénommait superbement Germinal ; son oncle Avanti, ça ne s’invente pas. Pierre a grandi pratiquement élevé que par son père seulement. Ils vivaient près du Pont des Acacias dans  l’unique immeuble du quai des Vernets ; derrière l’immeuble un infini terrain vague et d’aventures qui s’étendait jusqu’à la Praille et où vivaient des forains dans leurs roulottes. A l’école on nous traite parfois de bohémiens.
Germinal fut aussi un grand footballeur et grâce à  cela il fut facilement naturalisé suisse, ce qui lui permit de jouer dans l’équipe suisse où il se distingua notamment avec son corner  : mais oui ! Souvenez-vous “Le corner à la Losio.” Il fut champion suisse dans le club Servette.

Mais le fils, rebelle, ne suivra pas les traces de son père qui du reste était très exigeant : Allez, plus de pied gauche, moins de pied droit. Lui, son truc c’est le rugby. Il serait capable d’aller au bout du monde  voir un match de rugby.

Finalement à la politique on y arrive tout doucement, parce que ce n’est pas juste siéger à des commissions, c’est vivre ce que l’on pense au quotidien et c’est bien ce que fait Pierre. Actif aux Pâquis, où il y vit depuis environ quinze ans,  il écoute, il interroge, il boit le café à la boulangerie des Pâquis, chez Graziella et discute avec les clients, les personnes âgées qu’il accompagne parfois dans leurs démarches administratives. Un Vert actif, il contribue à l’augmentation des rues piétonnes dans le quartier en bloquant avec des militants de SURVAP la rue si nécessaire ; tables, chaises, ballons et sirop pour tous.
Quant aux Pâquis, il maintient que ce n’est pas une réserve d’Indiens bien qu’on pourrait vivre en parfaite autarcie, on a tout aux Pâquis, c’est vrai. Mais, il  faut s’ouvrir, sortir de son village, parce que  oui !  les Pâquis, c’est un village où tout le monde se connaît.

Oui, conclut-il, je suis un Vert convaincu, je l’imagine quelques secondes en marronnier, platane, chêne solide au coeur des Pâquis, poumon vert du quartier et  un Vert bien décidé à se représenter au Grand Conseil.

Tu comprends, il faut bien défendre  l’aquarium dans lequel nous nageons tous et à l’allure ou ça va, la qualité de l’eau de l’aquarium,aïo aïo !!!

Pierre n’est pas marié ; il partage sa vie avec sa compagne chinoise, Jacqueline, dont la culture de la vie empreinte de fortes valeurs lui apportent l’équilibre et la sérénité qui lui manquaient, dit-il.


Finalement, j’aurai eu l’instit, le musicien, l’homme et le politicien et surtout par dessus tout  quelqu’un qui continue à distiller beaucoup d’humanité ! Merci l’instit ! C’est vrai, il l’admet , on reste toujours instituteur, toute sa vie  et on s’efforce de continuer à  transmettre de  l’humanité à l’homme .

23:16 Publié dans Genève | Lien permanent | Commentaires (0)

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