30/11/2008

La jolie môme de la rue de Neuchâtel

2. Claudine studio mai 07.jpg

C'est l'histoire d'une femme libre et passionnée. Elle nous accueille dans sa caverne d'Ali Baba qui regorge de trésors en tout genre. Cet espace situé à la rue de Neuchâtel et anciennement connu sous le nom de la "Vie en broc", a été transformé il y a quelques années en véritable salle, où Claudine donne ses cours de danse orientale. La "Vie en broc" s'est donc littéralement métamorphosée en "Studio Ghawazi". Pour la petite histoire,"Ghawazi" est le nom que l'on donne aux danseuses orientales. Les "Ghawazi" nous sont connues depuis le 19ème siècle, grâce aux descriptions qu'en firent les Européens de passage en Égypte. Ces femmes semblent appartenir à la tribu rom des "Nawar" et parlent en plus de l'arabe une langue d'origine tsigane. A la fois adulées et détestées, ces danseuses n'existent presque plus de nos jours en Égypte. Aux Pâquis, les "Ghawazi" sont des jeunes femmes d'origines diverses qui se familiarisent avec la danse orientale.

C'est en chantant dans les rues de Payerne, accompagnée de son orgue de barbarie que Claudine aperçoit l'homme de sa vie. Coup de foudre immédiat, à la seconde où ils se sont vus, ils savaient que c'était pour la vie. Installés tous deux ensuite à Genève, avec Gérard, son mari brocanteur et son soutien absolu dans tous ses projets, ils ouvrent leur magasin en 1988. On y trouvait, à l'époque, je vous les cite en vrac: des écritoires et porte-plumes, des malles cabines, des cartons à chapeaux en cuir ou en parchemin, des habits "vintage", un ancien globe terrestre en verre, des objets de voyage, et bien d'autres choses encore.
Notre "ghaziya", chanteuse de rue les connaît les voyages. Elle en a fait plusieurs surtout en Europe: Marseille, l'Allemagne, la Hollande, l'Irlande, où elle jouait de l'orgue de barbarie, la journée et de l'accordéon dans les pubs, le soir. Ce fameux orgue qui la suivait partout, a comme particularité d'arborer fièrement une réplique d'un des nombreux tableaux du célèbre peintre Toulouse-Lautrec, à la différence qu'elle a souhaité que la personne qui reproduisit cette oeuvre remplace les personnages initiaux par les visages des êtres qu'elle aime. Le chanteuse de rue se baladait ainsi en bonne compagnie !

Claudine aime l'ambiance de la rue, car toutes les générations, toutes les ethnies y sont confondues. Les gens ont la liberté de partir quand ils veulent selon leur appréciation, ils ne sont pas pris au piège à devoir écouter jusqu'au bout le chanteur. C'est bien plus exigeant la rue, vous savez tout de suite ce que vous valez, en tant qu'artiste.

Elle part deux fois par année au Caire se perfectionner dans la danse orientale, ses chorégraphies, pour chaque niveau, sont conçues par elle. Perfectionniste, elle n'accueille que des groupes de six femmes et travaille jusqu'à obtenir un mouvement de hanche parfait, des bras levés à la juste hauteur. La danse orientale est un art, où liberté et rigueur sont les maîtres-mots. C'est aussi un peu ces deux valeurs qui caractérisent Claudine, car derrière son côté bohème, on sent le goût du travail, l'effort manifeste, tendu vers la perfection. Elle ramène du Caire des habits de danse chatoyants: fils de couleurs, tendres vaporeux, délicate transparence des pantalons bouffants, ceintures brodées garnie de piécettes
aux franges et qui font entendre le bruit de chaque mouvement, accrochées aux hanches et qui au moindre mouvement du corps semblent s'affoler et s'entrechoquer en un doux cliquetis.

A la question quelles sont les chansons qu'elle préférait chanter en s'accompagnant de son orgue de barbarie, sans hésiter, Claudine cite "Je cherche après Titine, Titine, oh! ma Titine". Chanson d'après-guerre chantée dans les tranchées par les poilus et qui fera le tour du monde. Charlie Chaplin la chantera dans le film "Les Temps Modernes". Et puis sa deuxième chanson préférée est "Jolie Môme" de Léo Ferré.

Mais bien sûr ! La jolie môme, c'est notre Claudine avec son petit air câlin, à sourire pour un rien. Et puis tout semble lui réussir, elle fait tout avec une telle passion qu'on a envie de foncer avec elle dans ses nouvelles aventures.


EMILIE ROSSIAUD





Pour en savoir plus sur le Studio Ghawazi

http://www.ghawazi.com/Claudine%20Danse%20orientale.html



photo Bettina Montavon













24/11/2008

My junkie amende !

Le nez plongé dans les aiguilles de l'horloge du Temple qui tournent toute seules sans qu'on sache pourquoi, je suis là à l'observer, à tenter vainement de percer le mystère ou le miracle de la rue de Zürich, la tête dans les étoiles, tandis qu'un "contredanseur" m'en colle une jolie sur le pare-brise.

Il neige. Je la ramasse en claquant des dents, sous l'oeil gauguenard de la dizaine de dealers amassés au coin du trottoir de la rue de Zürich, ça les amuse de voir les autres se faire tancer tandis qu'ils dealent sous le nez et la barbe de tous.

Un jeune homme un peu "frappé par les anges" m'interpelle gentiment pour la quinzième fois et me demande comment je m'appelle, je le lui répète inlassablement et puis il compatit en m'interrogeant "Vous allez faire quoi avec cette amende ?"-

Sa question m'amuse, me réjouit, et bien je vais la donner aux dealers ! Ils la rouleront dans la blanche qu'ils distribuent à tous vents, ils peuvent aussi l'apporter comme s'est inscrit sur l'amende d'ordre au poste de gendarmerie en personne ou au service des contraventions dans les 30 jours.

Ils peuvent avec leur poudre assassine lui donner des ailes et la renvoyer en Afrique faire du safari sur le dos d'une girafe et expliquer à tous qu'en Suisse on paie en une seule amende de quoi les faire vivre pendant trois mois. Ils la rouleront pour leur joint et finiront par voir un agent municipal transformé en éléphant rose planer sur les Pâquis ou ils utiliseront le bulletin de paiement rose pour en faire des avions, ou des bateaux et jouer avec, comme ils jouent avec la loi.

Je regarde "mon jeune frappé par les anges" et lui réponds :

"Je la mettrai sous le sapin de Noël en espérant que le Père Noël me l'emportera au pays des rennes en Laponie avec tous les dealers, dans son traîneau aérien, et qu'il les garde tous là-bas avec mon amende !"

Oh ! Quelle bonne idée, me répond-il, tout réjoui de la générosité et de l'hospitalité du Père Noël.

20:15 Publié dans Genève | Lien permanent | Commentaires (0)

21/11/2008

UN P'TIT AIR VALAISAN AUX PÂQUIS !

IMG_0001.jpg Arrivé à la rue de Fribourg en 1960, il est la mémoire de la rue. Il vous regarde du haut de ses 76 ans, le regard pétillant, des souvenirs pleins la tête. En une heure, il vous brosse un tableau de sa vie de Valaisan débarqué à Genève, le sourire aux lèvres. Chaque minute de vie vécue avec toute l’intensité d’un joyeux accordéoniste. Son accent valaisan se balade dans ses phrases comme par nostalgie des montagnes, des pâturages où il se plaisait à jouer de l’instrument à bouche parmi les vaches, les vignes, les prés. Son père tapissier-décorateur à Dugny, mais vous savez bien le village en-bas d’Ovronnaz insiste-t-il , ben il faudrait bien le connaître puisqu’il y est né ! Evidemment, j’opine de la tête, Dugny en bas de la montagne, c’est évident !

Moi, j’suis un Valaisan qui ai travaillé au barrage de Mauvoisin pour Swissboring, ah bon ! boring en anglais signifie ennuyeux. Il me répond aussitôt :
- En tous les cas, je ne me suis pas ennuyé, j’travaillais en-bas à projeter du ciment, 1 km en-dessous. Mais d’abord, j’étais boulanger-pâtissier, j’ai eu mon CFC à Sion, puis j’ai travaillé à Martigny, Monthey, Vouvry, Moutier. Je dessinais des oiseaux en chocolat sur les tourtes, des oiseaux magnifiques. Puis je suis venu à Genève, avec mon père, on travaillait à Dutruy, pépiniériste à Founex, dans les vignes au greffage sur les ceps de vigne, à préparer les barbus, et là vous oubliiez l’accordéon, les mains, elles tiennent plus rien, trop abîmées ! Il me montre ses pognes pour faire voir comment il n’arrivait plus à replier ses doigts sur les touches en nacre de son instrument.

Lorsque je travaillais chez Zschokke, pendant trois ans, sur les chantiers comme machiniste à conduire le rouleau compresseur, je jouais de l’accordéon pour les ouvriers pendant la pause. Grâce à Azzola Marcel que je rencontrais une fois par mois, pendant dix ans à Paris, j’ai bien appris à jouer, puis il me recomposait ma musique. La musique, je l’ai jouée pour des personnes âgées au Fort-Barreau à Genève, à la Colline aux Oiseaux et même au Palais Mascotte, j'ai fait danser tout le monde, les jeunes, les vieux.

Un petit sourire ! je me souviens lorsque je jouais de l’accordéon au Palais Mascotte. Parfois, je voyais ces dames qui faisaient les poches de ces Messieurs, un peu ivres, les billets de cent francs passaient rapidement de main à main. Devenus soudain aériens, les billet se volatilisaient comme par enchantement dans une poche secrète. Aussitôt chapardés, ils étaient enfouis dans un soutien-gorge à balconnet et évidemment sans que le client s’en aperçoive. Allégé de quelques billets, parfois il beuglait dehors qu'on lui avait fait les poches.
Chut ! Moins de bruit, un peu de respect pour la musique, s’il vous plaît ! criait-on dans la rue.


Mes six enfants sont comme moi, tous musiciens : batteurs, pianistes et les petits-enfants suivent, ils jouent aussi d’un instrument !

48 ans déjà que je suis dans ce quartier. Il a bien changé ! Avant il y a avait un cordonnier puis il est mort. Moi je tenais un magasin de musique à la réception de l’Hôtel Athom, je bouclais en fin de journée et ensuite je filais à Chêne-Bourg, à la rue Peillonnex, m’occuper de ma salle de gym. Vous appelez ça du body-building ! Parfois le même soir, je jouais de l’accordéon à quelque part. Sur ma camionnette, on pouvait voir dessiner mon accordéon et je me promenais un peu partout.

Il me chante une chanson de son répertoire, Impression Tyrolienne, dont voici quelques extraits :

En suivant ce petit chemin de bon matin
si on marche bien
On arrive aussitôt là-haut et de loin
on entend l’écho-o-o-o du pays
C’est le paradis qu’on a choisi avec mon amie
Pour y vivre à deux était heureux
Et le soir en marchant la main dans la main
Parlant de tout et de rien
En chantant un tout p’tit refrain tyrolien..
………………………………………….

Ah oui ! Le quartier a drôlement changé. Maintenant la nuit, il y a des dealers en bas des immeubles qui braillent au-milieu de la nuit, mais attention, on va leur faire des crasses. Ils vont se ramasser des oeufs sur la tête !
Effectivement, sur la porte, on peut y lire un avertissement en caractères gras, rouge :”Il est fortement conseillé à TOUTE PERSONNE n’habitant pas l’immeuble et qui stationne sans motifs devant cette entrée, de se munir de protection (casque, imperméable, parapluie ou autre) afin de se protéger d’éventuelles chutes de projectiles liquides ou solides pouvant provenir d’étages supérieurs !
Ma foi ! On dirait que les Pâquis, c’est un peu le Texas ! me suis-je dit.


Ah ! Non ! je ne quitterai jamais les Pâquis ou seulement les pieds en avant ! En guise de conclusion, il vous regarde avec un sourire généreux, des yeux pleins de malice.


Si vous voulez un petit air d’accordéon :
André Reuse
022 732 27 30

13/11/2008

PÂQUIS OU LA ROUTE DE LA SOIE

Basmati.gif Vous m’en donnez 5 kilos, s’il vous plaît . De l’Indien ou du Pakistanais ?

J’opte finalement pour un paquet de Pakistanais . Sur l’emballage très coloré on y admire une femme triant du riz. Elle porte un long voile rouge sur une robe orange, ses poignets arborent des bracelets qu’on imagine aisément cliqueter à chaque mouvement. Derrière, une scène paysanne. Un buffle, des paysans qui travaillent à tamiser des grains près de bottes de blé au ton vieil or et nourrit abondamment par le soleil. Une autre femme, vue de dos, porte leur repas sur la tête dans un plat rond, elle marche dignement . En arrière-fond, les sommets enneigés de l'Himalaya qui se projettent dans un ciel bleu roi.
C’est moins le riz qu’une fenêtre ouverte sur la rêverie que j’achète.

Dans l’épicerie de la rue de Fribourg aux couleurs et odeurs du monde, je m’étonne. Un chapitre de la géographie et de l’histoire a dû m’échapper. La route de la soie et des épices passerait-elle donc par les Pâquis ? Les boîtes de thé sont empilées jusqu’au plafond, des épices dégagent leur odeur étrange : curcuma, carvi, curry, poivre, piment. Fruits secs. Encens aux vapeurs mystérieuses et enivrantes.

J’engage la conversation avec le gérant pakistanais. Alors les Pâquis, on y vit comment ? J’y suis depuis 21 ans , me répond-il. En trois ans les choses ont bien changé, j’ai une seule envie ,aujourd’hui , celle de quitter ce quartier. Les familles n’osent plus y venir. On m’a cassé ma vitre plusieurs fois pour me voler de la marchandise, on s’introduit dans mon magasin et on me pique des choses. Ils rentrent par bandes et se croient tout permis parce que la police ne fait rien, lâche-t-il d’une traite.
Ah bon ! Et Moutinot, il fait quoi ? rien ! et il renchérit : « le chef de la police se contente d’hausser les épaules. « Je m’étonne et m’inquiète : a-t-il rejoint un groupe de danseurs érythréens ? On sait que les danses érythréennes se font en haussant les épaules et en formant un cercle. Donc le chef hausserait-il les épaules en tournant en rond ?

Non ! Non ! C’est pas pour danser. Il dit juste qu’il ne peut rien faire. Mais si la police ne peut rien faire, qui peut faire quoi alors ? Le gérant soupire. Fataliste, il lève les bras au ciel et s’en remet à Dieu, à défaut, de pouvoir s’en remettre à Moutinot.





Pâquis en chiffres

Plus de 17000 habitants vivent aux Pâquis, soit 10%
de la population de la Ville de Genève, dans environ
10000 logements, ce qui représente 9,6% du parc
locatif urbain.
56% de la population du secteur habitent au cœur du
quartier des Pâquis, à savoir le périmètre contenu
entre la rue de Lausanne, la rue des Alpes, la rue de la
navigation et le quai du Mont-Blanc.

La population du secteur se répartit de la façon suivante:
•18% de Genevois,
•25% de Confédérés,
•57%d’étrangers, soit plus que pour l’ensemble de
la Ville de Genève (43%).
Parmi la population étrangère, sept personnes sur dix
sont européennes, du sud ou du nord. Trois sur dix pro-
viennent donc du reste du monde: Afrique, Moyen-
Orient, Asie, Océanie, Amérique du Nord, Amérique
latine...
En ce qui concerne la répartition de la population
par générations, le secteur des Pâquis compte une pro-
portion de personnes entre 25 et 45 ans supérieure à
la moyenne observée dans l’ensemble de la Ville
(38,3% / 34.8%). A l’inverse, les personnes de plus de
60 ans sont moins présentes aux Pâquis qu’en Ville de
Genève (16,% / 20,8%). Il n’y a pas de différence par
contre en ce qui concerne les 0 à 15 ans (13,8% dans
le secteur, 14% en Ville). On peut donc dire que le sec-
teur des Pâquis est proportionnellement un peu plus
jeune que la moyenne de la Ville de Genève.

(source http://www.ville-ge.ch/fr/quartiers/paquis.pdf)