01.10.2011
LE POLY DES PÂQUIS
Activités denses aujourd'hui aux Pâquis sur la Place de la Navigation , la journée de tous les engagements, sur le front du logement avec les "automnales de l'immobilier"la SURVAP a sorti les grands moyens, musique, stand, panneaux, coupures de presse. Une association des habitants des Pâquis qui existe depuis 1990 et qui a pour but de permettre des rencontres et des échanges sur des questions qui les concernent au quotidien. Celles du logement tiennent le haut le pavé.
Pour illustrer un monopoly du logement !
CÔTES BAINS DES PÂQUIS LES FEMMES SOCIALISTES S'ACTIVENT
AVEC MARIA ROTH-BERNASCONI ET FRANCOISE JOLIAT
IL VA FALLOIR QUE LES FEMMES PORTENT LA MOUSTACHE POUR AVOIR LE MÊME SALAIRE QUE LES HOMMES ?
L'INEGALITE, UN MYTHE ?!
29.09.2011
LA VIE AU FOND D'UN VERRE
Elle est régulièrement assise derrière une table, la tête dodelinante au-dessus d'un verre, peu importe dans quels bistrots des Pâquis, elle est partout la même, elle affiche cette image douloureuse d'une lente descente aux enfers. Un compagnon d'infortune parfois l'accompagne. L'homme porte un chapeau très bas sur les yeux qui lui cache presque tout le visage. Ils ne se disent rien, muets l'un en face de l'autre, happés par leur breuvage tout entiers. Ils partagent un même destin à coups de lampées. Ils boivent leur silence en hochant la tête, les mots ont fui, engloutis dans l'alcool, un profond mutisme à peine dérangé par la succion du liquide qui est leur seul langage réduit à un bruit d'aspiration qui tisse un lien entre eux deux.
Aujourd'hui, il fait beau, elle porte une belle jupe orange, en passant je lui souris, elle m'autorise à la photographier, par pudeur, je ne mettrai pas la photo. Mais je l'ai vue, tenter de bomber légèrement le torse, d'esquisser avec ses dernières forces un sourire si lent à venir. Elle fixe l'objectif à travers ses yeux embrumés, de grands yeux voilés par la déchéance. Elle n'a plus d'âge, l'alcool a même effacé le temps sur ce visage boursouflé aux lourdes valises sous les yeux, son seul bagage qu'elle porte comme un fardeau. Un visage qui paraissait beau et lumineux avant, il y a si longtemps.
Sa tête retombe comme si cela lui avait coûté un effort énorme, ses lèvres si proches du verre de vin blanc, semblent converser avec lui , dernier témoin d'un vie à la dérive qui s'est échouée au bord de ce rivage, une vie enlisée au fond d'un verre.
La voilà bue son existence, noyée dans ces ballons de blanc qui s'accumulent du matin jusqu'au soir, un restaurateur généreux lui rajoute d'emblée sans qu'elle le demande une bouteille d'eau. Mais la bouteille reste pleine, elle ne l'a même pas remarquée.
Elle tend l'oreille, presque collée contre le verre, elle écoute le clapotis de ces rivage à elle, ceux d'un autre temps, celui où elle admirait le vert des palmiers penchés sur l'eau bleue cristalline de son île lointaine, arbres majestueux doucement balayés par la brise marine, elle rêvait alors d'une vie ailleurs. Ses yeux neufs encore attirés par ces horizons chargés de promesse. Elle continue au fond de son verre à regarder le temps qui a passé depuis ces espoirs d'antan. Elle sombre au fond d'un Océan de solitude, aspirée par les abysses éthyliques, ivresse des profondeurs.
L'alcool l'a bue tout entière, d'un seul trait, il ne lui reste plus que cette fébrilité dans un dernier espoir d'en boire encore un autre, un ultime avant le prochain. Un dernier pour la route si longue, si chahotique d'une vie qui a touché le fond de l'abîme, un long chemin où tout a été abandonné au bord de la route.
26.09.2011
La chronique d'un quartier
Pour ceux qui souhaiteraient se lancer, je ne sais pas si ma chronique des Pâquis peut être prise en exemple, mais je vais partager avec ceux qui le souhaiteraient quelques réflexions sur la façon de s'y prendre.
On aborde un quartier avec la même curiosité que si l'on se trouvait au bout du monde, l'effet de nouveauté, un regard neuf à chaque fois renouvelé. Un regard fatigué ou d'habitué use l'étonnement devant un fait anodin ou non. Et finalement tout parle, même la devanture d'un magasin, à rue de Monthoux j'observai des Indiens qui vendent des produits alimentaires russes avec un poster de Noël et le tout écrit en cyrillique. Rien que ça raconte déjà une histoire.
Puis, chaque fois que je me rends aux Pâquis c'est comme aller à la pêche, je ne sais jamais si j'en tirerais quelque chose. Il y a de la patience à avoir, traîner son oreille, appareil photo et carnet de notes cachés au fond du sac. Il faut arriver dans un endroit public de façon quasi inaperçue, plus légère que la bise, un souffle. Ou traîner sur un banc, boire un café dans un bistrot et prendre son temps à observer, à s'approprier les lieux.
Quand les gens vous accostent, vous discutez tranquillement avec eux, vous ne savez jamais ce qu'ils vont vous raconter, une anecdote, un fait divers, un souvenir. Il se pourrait que vous tombiez sur un sujet intéressant. Petits figures comme personnages en vue, il est important de les écouter avec la même attention. La mémoire des anciens même si elle est parfois défaillante offre un bon aperçu historique du quartier, de ses changements. Et dès que vous sentez que ça tire sur la ligne, ce n'est pas le moment de partir. Vous hameçonnez avec les comment, pourquoi, quand, mais encore, dites-en plus. Un maximum de détails permettra de bien retranscrire la note, en temps voulu.
Et quand par hasard ce que vous entendez mérite d'être noté, vous demandez si vous pouvez transcrire les propos entendus, puis éventuellement à la fin vous sortez l'appareil photo. Ce sont des choses qui font peur, car ceux qui sont en face savent que l'on va immortaliser leurs propos ou leurs images. Donc, gestes lents, pas de précipitation.
Maintenant, il ne reste plus qu'à noter. Dans le fond, il est toujours important de se souvenir que le lecteur ne connaît pas les lieux, ni le visage de l'interlocuteur, ni le temps qui fait au moment ou vous écrivez. . Alors ne soyez pas avare de détails, Il faut planter, le décor, poser les personnages, décrire une ambiance et ne pas trop s'éloigner du ton sur lequel les gens parlent, avec leurs mots à eux. Bref, peindre un tableau et dessiner les personnages avec précision et rendre de façon la plus juste possible l'âme d'un quartier. Chaque quartier a aussi une architecture particulière, un peu de description ne mange pas de pain.
Voilà un peu les ingrédients, rien de bien original j'imagine, il suffit ensuite de bien touiller ! Un brin d'humour et d'impertinence rehausse un peu la sauce et l'assaisonne avec délicatesse.
Et surtout avoir très très envie de raconter une histoire !
A vos plumes-pinceaux ! Si j'avais dû m'intéresser à d'autres quartiers, assurément ce sont les quartiers de St-Jean, Eaux-Vives, Thônex proche de la France plutôt côté douane Moillesulaz qui auraient retenu mon attention. Il y a une activité particulière qui se prête bien au coup d'oeil. Le flot des gens, les valises, les contrôles.......... L'aspect quartier-frontière avec cette dynamique du passage d'un point à l'autre.
25.09.2011
Les Pâquis sont dans la rue (1)
Dimanche 25, comme hier, le soleil est toujours au rendez-vous avec ce beau sourire en ouverture !
LA POLICE MUNICIPALE RECRUTE. IL FAUT UN BON SENS DE LA COMMUNICATION, DE LA PATIENCE, GARDER SON SANG-FROID DEVANT LE SANG CHAUD !
Les Pâquis sont dans la rue
Les rues des Pâquis étaient transformées aujourd'hui en immenses vide-greniers, étalages d'habits, de chaussures de livres. On chine, farfouille, négocie, papote sous un soleil encore estival, dans une ambiance bon enfant, on pouvait déambuler tranquillement en admirant des objets hétéroclites.
J'ai rencontré Myriam Lonfat, éminente représentante de la gauche combative, ancienne députée au Grand Conseil, candidate au Conseil National sur la liste 20. Elle vend du cake au fenouil pour boucler ses fins de mois. Ancienne aide-soignante son diplôme de la Croix-Rouge de 1977 n'est plus reconnu, impossible à son âge de trouver un job et quand on paie un loyer de 1'840 francs et qu'on en reçoit que 1'647 francs de l'Hospice, il faut bien trouver un moyen pour s'en sortir pour tenir encore quatre longues années avant la retraite. Consciente de partager le même sort que de nombreux autres seniors, elle défendra naturellement leur droit au travail et celui des jeunes. Et juste se demander ce dont les citoyens ont besoin. La politique c'est beaucoup de pragmatisme. Etre élue aussi au moins pour recevoir un peu de reconnaissance.
Elle songe à écrire sous le titre "Devenir sans avenir", le titre d'un futur blog à la Tribune de Genève aussi ? Son surnom Shoshana en hébreu, qui signifie Rose. Pourquoi ce nom pour celle qui est d'origine valaisanne, c'est une autre longue histoire.
Son cake au fenouil et au bâton de cannelle est excellent. Elle est la seule à Genève à préparer des cakes au légume sucrés, à l'exception des poireaux. Un Colombien, ancien maire à Bogota, lui en commande une tranche. Il raconte comment grâce à l'aide de l'Ambassade suisse de Bogota il a réussi à quitter le pays où il était menacé de mort par les cartels de la drogue, lorsqu'il a voulu faire le ménage.
20.08.2011
« Quand la concierge pète un câble, elle fait sauter les plombs ! »
Rendez-vous à Charles Cusin, cet après-midi pour la visite d'un studio. Devant l'immeuble d'à-côté, des filles attendent sur des chaises hautes, leurs jambes girafesques sont impressionnantes. Les cheveux longs et blonds ajoutent une touche finale à ce tableau longiligne. Un autre monsieur attend avec moi de visiter l'appartement. Il travaillait anciennement au César Ritz de Paris. Notre spécialiste en restauration sans le savoir travaillait déjà un peu en Suisse, César Ritz était un Haut-Valaisan à l'origine, né en 1850, dans une famille de bergers. L'homme à la délicatesse exquise vient de trouver un travail à Genève dans un hôtel de luxe. Son air déférent et ses bonnes manières tachent dans ce décor un tant soit peu déglingué. Nous sommes accueillis par une charmante dame qui quitte pour plus grand ailleurs.
Les voisins naturellement sont bruyants nous explique-t-elle . Effectivement, une musique à plein tube dans la cour intérieure coule à flot dans les oreilles. Ce sont des Brésiliens, elle doit appeller fréquemment la police. Des prostituées dans l'immeuble ? Juste une au deuxième qui est très calme et travaille discrètement. Un quartier dangereux ? Non , pas spécialement, elle porte soit un sac à dos, sois un sac en bandoulière. Elle n'a jamais eu personnellement de problèmes, ni n'a jamais été volée en deux ans. Une autre femme me le confirmera, en 27 ans, elle n'a jamais eu de difficultés particulières en terme de sécurité.
Et puis si vraiment la musique est infernale au milieu de la nuit, c'est simple parfois la concierge pète un câble et fait sauter les plombs, l'affaire est réglée ! Tout le monde au dodo. Devant la fenêtre, les murs d'un immeuble imposants. Bon si j'avais prévu d'écrire un livre sur le goulag de Soljenitsyne, ça passerait encore. Les conditions seraient réunies en terme d'enfermement.
Le Français me lâche finalement devant l'immeuble après notre visite : « Vous savez, moi, je n'ai pas quitté la banlieue française, pour un Barbès, ou un Pigalle version genevoise. Et vous savez les ennuis arrivent rapidement. Imaginez que quelqu'un vous glisse de la drogue dans la boîte aux lettres et vous dénonce à la police. Allez prouver que ce n'est pas vous ! " J'en reste muette, bouche bée, quelle imagination débordante !
Tiens, c'est qui ce Charles Cusin ? me demande-t-il. Un poète, un artiste ? Je lui remets les pendules à l'heure. Non! Ni l'un, ni l'autre, c'est un horloger arrivé en 1574 à Genève. Accusé de vol dans son pays. Il travaillera à Genève pour la réparation de l'horloge du Molard, sans terminer son travail, il prendra la poudre d'escampette vers l'Italie. Les autorités genevoises se rabattront sur son mobilier pour se rembourser de l'avance faite pour la commande inachevée.
Notre spécialiste en restauration hoche la tête d'un air pensif, il tient un plan de Genève : « Barbès made in Genève ce n'est pas pour moi !" conclut-il. Il pointe son doigt sur l'avenue de France. Pur hasard ou acte manqué. Comme une envie de repartir ?
17.08.2011
EN FLÂNANT AUX PÂQUIS
Promenade toute pâquisarde et bon enfant. L'ambiance est verte et estivale. Place de la Navigation, assis sur les bancs on mange précautionneusement sa glace en évitant d'en mettre partout, tandis que les enfants jouent. Devant l'Hôtel Edelweiss, les cuisiniers prennent un peu le soleil appuyés contre une voiture en fumant une cigarette. Ils se préparent au menu Suississime pour les touristes de ce soir. Raclette et fondue sur fond de yodle. Heureusement qu'il y a de l'air conditionné dans le chalet montagnard du sous-sol !
A la boulangerie portugaise rue de Zürich, on boit de la bière en mangeant des lupins "Os tremoços" très appréciés à l'apéro. Une expo devant l'Espace solidaire donne la parole aux habitants pour Nathan, les Pâquis c'est l'endroit où on retrouve toujours ses copains pour jouer. Le jardin du Temple s'est mis au vert dans le cadre du programme d'animations estivales proposé aux habitants et invite à profiter des tables et chaises longues.
Les dealers de la rue de Zürich sont fidèles au poste. Pas de bonneteau vers la gare Dorcière, quelques hommes, fatigués de jouer au chat et à la souris avec la police, sont allongés sous les arbres de la Place des Alpes à bonnimenter en attendant le bus pour repartir Dieu sait où !
De nombreux baigneurs ont terminé leur journée plage, ils remontent les rues avec serviette de plage et chaise pliante, quelques coups de soleil sur le bout du nez.
Des Africains se donnent rendez-vous à la rue de Berne devant le Salon de coiffure qui propose "Tresses africaines"- on destresse en palabrant et en riant.
Côté belles de jour, tenue estivale de rigueur, short, et éventail pour se rafraîchir en attendant le client que la canicule semble refroidir.
Je m'atttendais à un déploiement de "petits bleus", mais je n'ai vu que deux voitures de police qui passent et repassent lentement.
RAS (rien à signaler !)
05.08.2011
Bonnie and Clyde bis - "Comment j'ai buggé"
Y a des jours où ça démarre mal, où on ferait mieux de rester au pieu sans bouger, même pas lever le petit doigt, carrément faire le mort. Mon chat Caillou avec ses beaux yeux pers méritait de jouer, alors j'ai décidé de lui acheter un pistolet à billes. Il s'amusait comme un fou à essayer de les attraper au vol. On riait comme des tordues avec ma copine.
Un soir, j'invite une amie à manger de la tartiflette qu'il fallait arroser généreusement de blanc. Pour finir, la tartiflette, elle l'a jamais vu le blanc, c'est nous qui l'avons bu , direct, d'une seule lampée . Un peu gaie, je prends le pistolet factice, je fonce dans la rue, j'emprunte la parallèle, puis c'est arrivé comme ça, aussi bien que dans les films. Je l'ai pointé sur le postier en lui criant de me refiler 500 balles et des timbres. Il m'a remis le tout sans broncher, j'ai senti un plaisir immense, une joie indescriptible. Dare-dare, je suis repartie en courant, me suis allongée dans mon lit pour une ronflette encore un peu pompette.
L'épicière Aïcha, qui a l'épicerie juste en bas de l'immeuble, m'appelle en hurlant dans la cage d'escaliers , "Eh ! ma petite, la rue est quadrillée par la BGB - la Brigade du Grand Banditisme - , ils sont nombreux, ils ont bouclé tout le quartier ! ". Il manquait plus que les tanks et les hélicoptères. - Merde ! Je regarde le chat qui est peinard dans son coin, lui, il l'attend le pistolet pour s'amuser avec ses billes qui vont partout. Le jouet va me coûter cher. Oh là, là ! Je le sens et ce mal de crâne qui me fend la tête.
Un monstre boum, un bruit de fracas. Les flics défoncent la porte, me menottent et embarquent le jouet et le sac de billes. Caillou, tout félin, se met debout sur ses pattes. Chic ! Il y a un tas de monde qui vient jouer avec lui. Il les voit repartir avec ses billes et son flingue en plastique, il en a les yeux tout ronds. Caillou, penaud, reste pétrifié; Sphinx de pierre face à ces bipèdes déconcertants.
La juge en repassant le film me demande si c'est bien moi, je hausse les épaules en répondant d'un ton laconique :"On dirait bien que c'est moi, y a comme un pt'it air de ressemblance !"- Elle n'aime pas les plaisantines, elle signe ma sentence, intraitable : au clou ! Trois mois à glander, heureusement qu'il y a la plume, je la sors à tout va; j'écris pour les unes, pour les autres. .......
Putain ! La tartiflette elle aurait eu meilleur goût, si j'y avais mis du vin blanc.
C'est Sarah installée à la table ronde du bistrot des Trois Rois qui me raconte cette histoire, avec ses cheveux courts, son air de garçon un tantinet voyou, elle a la voix rauque, les clopes pour sûr.
Elle rigole un brin gênée et ajoute en soupirant : la vie, c'est pas un carrousel géant !
15.07.2011
LES PÂQUIS DANS D'BEAUX DRAPS !
Ô ! Si les draps pouvaient parler, c'est comme les murs, ils en auraient des choses à raconter, secrets d'alcôves, cris et chuchotements. Quand l'entreprise Lavotel récupère chaque jour sa tonne et demie de draps sales recueillis auprès des hôtels pâquisards, ce ne sont que draps roulés en boule, pliés, entortillés, fripés, froissés comme de vieux visages ridés d'avoir trop vécus. D'autres semblent revenir d'un champ de bataille, lamentables et épuisés par tant de vains combats. D'autres s'enorgueillissent de leur blancheur virginale encore innocents. Traces érotiques, traces d'oubli, larges taches sphériques, en continents, en piqueté, moucheté, traînées zigzagantes, zébrant cette blancheur immaculée. Ces draps qui racontent des vies, suaires de solitude, témoins discrets de tous les crimes et châtiments, de grands vices et de petites vertus.
Mais encore, ce drap mouillé de larmes de Saoudien, ces draps de l'Hôtel Nashville qui ont bu toute la honte amère, celle infinie de s'être fait attraper la main dans le corset de la femme de chambre. A l'étage au-dessus ce sont les mères et soeurs qui versent, elles aussi des larmes d'humiliation et de se plaindre. Pourquoi tant d'histoires pour une femme de ménage camerounaise de 36 ans ? Vous vous imaginez si en Arabie Saoudite toutes les femmes de ménage devaient porter plainte, où irait-on ? On serait obligée de toutes les flageller pour s'être laissées violées et puis ensuite parfois, il faudrait encore les condamner à mort. Il ne resterait plus aucune femme de chambre en Arabie Saoudite, elles finiraient toutes à se balancer au bout d'une corde ou lapidées. Mais qui ferait le ménage pour finir ?
Quartier maudit, ces Pâquis ! C'est bien ce que tente d'expliquer notre étudiant Saoudien de 22 ans. Toute cette chair étalée, ces débordements de tentation, à chaque coin de rue, un appel irrésistible, ces poitrines pigeonnantes enserrées dans des corsets en dentelles. Ces mini-jupes si courtes, ces hauts talons si pointus qui résonnent toute la nuit sur le trottoir et qui semblent vous inviter à un autre paradis que celui d'Allah. Un Paradis à portée de main, il suffisait de la tendre cette main pécheresse pour accéder au fruit défendu.
Notre étudiant a succombé en confondant femme de chambre et femme de joie, belle de jour et belle de nuit. Une confusion qui montre le peu de cas que l'on fait des femmes surtout.
Après les viols de femmes de ménage, l'homme battu au ceinturon par un émirati et surnommé le "Cheikh fouettard", la prostituée tuée par étouffement avec des draps de rideau à l'Hôtel Intercontinental, meurtre passé sous silence à coups de millions, il y a quelques années seulement. Voilà encore des draps pourpre, les draps qui portent les couleurs de la honte derrière lesquels il ne reste plus qu'à se cacher !
22:19 Lien permanent | Commentaires (4) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : pâquis
05.02.2011
Les fontaines aux mille bouches
Elles gargouillent, glougloutent, clapotent, ruissellent, bruissent, froufroutent, pétillent, crachouillent, crachotent, babillent délicieusement, autant de verbes pour ces doux sons que nous procurent les fontaines. A force de pédaler par ce soleil quasi printanier, j'ai fini par en dénicher quelques unes aux Pâquis. Place de la Navigation, cloîtrée dans sa guérite en bois, sanglée, camisolée en attendant la fin de l'hiver, elle aurait presque l'air misérable devant une autre belle fontaine imposante et trônante sur la place, elle se console, elle au moins se trouve être à hauteur d'homme, si près, si généreuse, à offrir à tout va et à tout venant son eau cristalline.
Rue de Monthoux, en voilà une autre, jetée sur le trottoir, réduite au silence, pas une goutte, mais une longue biographie. Elle se trouve devant le restaurant "la Peniche" avec son bar en forme de bateau et ses fresques murales qui montrent le port de Peniche au Portugal, premier port de pêche, et en face, un autre bistrot "In Vino Veritas" et la fontaine de répondre "In Aqua sanitas". Elle peine à se faire sa place depuis le départ des deux poissonniers italiens qui se trouvaient être là depuis quarante deux ans, elle en a certainement vu défiler des poissons qu'on rafraîchissait à l'eau de sa fontaine par les grandes chaleurs. Joao Luis Mariano, (Non ! me rassure-t-il, je ne sais pa chanter !) se plaint que les services de la Ville ont changé la fontaine de disposition, autrefois, tournée du côté de la rue, au moins il y avait le caniveau pour réceptionner l'eau, maintenant elle a été disposée, côté trottoir et parfois lorsque les premiers gels hivernaux arrivent , avant la coupure d'eau, ça se transforme en patinoire et avec un verre dans le nez "Boum ! Badamoum, les quatre fers en l'air fait mal au derrière !"
La coupure d'eau, en hiver ? Pour Jean, habitué des lieux c'est un désastre, Il ne peut plus rajouter de l'eau dans son petit pichet jaune pour le Pastis :"parce vous savez l'eau de la fontaine, il n'y a rien de tel pour rallonger le pastis", je dévisage le gérant qui d'un regard indulgent lui lance en riant : "mon eau est tout aussi bonne, c'est p'têtre bien la même, mais bon c'est comme ça, à chacun ses petites manies !"
Les moineaux aussi y trouvent leur compte, par ordre de préséance, les moineaux d'abord , puis un merle et finalement un pigeon qui après avoir fait le vide autour de lui s'abreuve, tout à son aise, les moineaux l'observent à distance raisonnable et attendent patiemment de pouvoir s'approcher du point d'eau. Puis un chien, pataud à souhait, écarte tous les volatiles et boit goulûment par grandes et rapides lappées bruyantes.
Imaginer ces bornes-fontaines en fonte avec leur lion qui crache de l'eau, tout ce qu'elles voient au quotidien, elles-mêmes aux Pâquis semblent lancer des oeillades aux passants et invitent toutes ces bouches assoiffées à venir se désaltérer : la bouche vermeille de Carmen, la bouche édentée de Mario, les soiffards du petit matin qui, tous bistrots fermés, se rabattent tristement sur l'eau en se penchant dangereusement, voilà pas que la fontaine tangue, clandestins désargentés, voyageurs égarés, dealers postés au coin de la rue, toutes ces bouches avides de fraîcheur pour apaiser la soif, jouissance furtive, plaisir si éphémère et d'autant plus délicieux. Fontaine de jouvence ? Au-delà du mythe, il y a quelque chose de juvénile à boire à l'eau de la fontaine, geste ancestral, tandis que les enfants s'amusent à gicler les petits copains au retour de l'école.
Ecoutez donc le doux froufrou de ces fontaines, gardiennes de la mémoire, elles chuchotent discrètes, les histoires d'un quartier depuis plus d'un siècle.
20.12.2010
Hôtel Beau-Rivage - Si les murs avaient des oreilles et surtout des yeux
Bonne nouvelle, une partie de ma chronique pâquisarde est enfin prête à basculer dans le prochain roman.
Mon personnage principal, un juif Marocain, exilé de Tétouan et vivant à Paris s'apprête à acheter un immeuble aux Pâquis, il loge à l'Hôtel Beau-Rivage dans la chambre 317 en attendant de finaliser la vente. Celle-là même où on aura retrouvé le corps de Uwe Barschel, allongé dans la baignoire tout habillé, mort un 11 octobre 1987. Suicide par overdose de médicaments ? Expertises, contre-expertises, dorénavant la thèse du meurtre nous dirige vers les agents du Mossad. Victor Ostrovsky, ancien agent du Mossad, nous donne sa version des faits, le dernier rapport toxicologique va dans le même sens. La devise de ce dernier : « Au moyen de la tromperie, tu feras la guerre » . Effectivement, Uwe Barschel est contacté par un mystérieux correspondant qui avait des révélations à lui faire et fixe un rendez-vous au Président du Land allemand de Schleswig Holstein. En arrière-fond de la baignoire pleine du cadavre, la presse annoncera entre autres motifs, un contrat non honoré de vente de sous-marins à l'Afrique du Sud. Selon Ostrovsky dans son livre Secret Files: Mossad. "Le sale boulot du service secret israëlien". Barschel été assassiné parce qu'il savait tout sur le commerce des armes secrètes entre Israël et l' Iran.
Le 10 septembre 1898, Sissi Impératrice, autre drame qui se déroule aussi à l'Hôtel Beau-Rivage, meurt dans sa suite "royale" que j'ai visitée récemment avec vue sur le Mont-Blanc et le Jet d'eau, installé depuis 1891 au bout de la jetée des Eaux-Vives et que l'impératrice voyait assurément depuis sont lit à baldaquin. Le coup de couteau porté par Luigi Luccheni, anarchiste lui sera fatal, reçu en lieu et place du duc d'Orléans qui devait changer son itinéraire et emploi du temps à la dernière minute. Peu importe, Luigi veut casser de la "tête couronnée" il se rabat sur Sissi, qui sort incognito au bras de sa gouvernante Hongroise, elle prévoit une promenade en bateau, heurtée violemment, elle croit avoir reçu un coup de poing, tandis que la lame du meurtrier l'a touchée sous le sein. Montée, à bord du bateau, elle sera ramenée à l'Hôtel où elle mourra, une heure plus tard.
Et voilà, deux drames qu'on pourra mettre, côte à côte, dans les cauchemars de mon personnage durant lesquels il voit Sissi raconter son assassinat à Barschel tandis que lui-même lui raconte comment s'est assurément déroulée sa propre mort travestie en suicide. Mon héros en se réveillant trouve que la fondue mangée la veille à dû lui peser sur l'estomac. Tiens ! Il se souvient même d'avoir rêvé de Albert Cohen qui fréquentait aussi assidûment l'Hôtel Beau-Rivage.
Ah! Si les murs avaient des oreilles et surtout des yeux ! Que de surprises, que de révélations!
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19.12.2010
DES ELEPHANTS SOUS HAUTE SURVEILLANCE !
13h- Tout en commandant, l'agneau tandoori, les lentilles au curry accompagnés d'un nan nature et d'un chai à boire , je m'enquiers de l'affaire des éléphants sauvagement détruits du restaurant Bollywood. Souvenez-vous que le dernier pachyderme qui trônait à la Place de la Navigation avait été démembré et décapité, dans la nuit du 1 er août 2010, quelques jours seulement après la destruction du premier.
Des éléphants qui pèsaient entre 400 et 500 kilos, ils devaient donc être nombreux, les vandales, pour à chaque fois les déplacer. Qu'à cela ne tienne, Ravinder Singh, a passé commande en Inde pour fabriquer de nouveaux pachydermes en bois. Des mois de labeur, puis le long voyage en bateau qui nous ramènera les mammifères géants dès mars-avril, saison de l'ouverture de la terrasse.
Le serveur avec une sincère tristesse - on sent toute l'incompréhension quant à cet acte gratuit de destruction - m'annonce qu'il y aura cette fois-ci des caméras de surveillance, une demande d'autorisation a été déposée dans ce sens. Non pas tant pour surveiller les dealers, les prostituées, les faux joueurs d'accordéon ou les vrais voleurs, mais bien pour contrôler les éléphants afin que plus rien ne leur arrive, cette fois-ci.
Parce qu'un éléphant ça trompe énormément dans un paysage pâquisard. Sans défense, impassible à observer le monde l'oeil mi-clos, les oreils en évantail, on entendra le barrissement vengeur trompeter dans la nuit.
17:22 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
15.11.2010
RUE DU ZÜRICH - UNE RESSUSCITEE
"Elle était là digne, droite et fière dans les premières lueurs grises de l'aube, témoin silencieuse de la rue de Zürich quant un passant aviné sans raison aucune lui tira dessus. Il la visa longuement, voyant trouble, tout éméché qu'il était , pourtant il la toucha de plein fouet, en plein milieu, le coup résonna dans la rue déserte, un son lugubre resta suspendu quelques secondes dans l'air.
Un geste gratuit, sans raison, inexplicable, elle ne faisait même pas de bruit. Un de ces gestes insensés dont la littérature raffole et qui sème le trouble. L'acte gratuit qui échappe à toute logique humaine !"
Le geste d'un fou insensé qui d'un coup de fusil rageur, en 2001, rendit l'horloge de Temple des Pâquis muette, elle agonisera jusqu' à 10h29, heure à laquelle elle cessera de vivre. Et voilà pas que c'est Noël avant Noël, l'horloger des horloges publiques de Genève, Pierre-André Lüthi a reçu pour mission de la Ville de Genève de remettre l'horloge en marche.
Je monte au clocher avec lui et constate que Swisscom a équipé la flèche de celui-ci d'un relais de téléphonie mobile. Qui ose croire encore que Dieu n'est pas branché, relié en direct? Des armoires plastifiées qui choquent à côté de l'horloge datant de la fin du XIX ème siècle avec ses deux cloches et son marteau, sa merveilleuse mécanique et ses poids pesants.
Pierre-André Lüthi vérifie le mouvement mécanique et fait la liaison avec le cadran qui indique l'heure. Il pose l'ampoule pour l'éclairage. Il est passionné par son métier, grâce à lui les carillons de la cathédrale de St Pierre seront les deuxièmes plus importants du pays, ils passeront de 17 à 35 après ceux de l'Abbaye de St Maurice avec ses 45 carillons.
Reste à savoir si la plus grosse cloche du Temple des Pâquis sonnera les heures , et si oui comment ? Toutes les heures sur 24 heures, toutes les heures et les demi-heures uniquement. De 6 h du matin à 22 heures ? J'imagine le quartier tout entier prêt à se "beyrouthiser" en quelques jours. Les camps du non, du oui, les retranchés. Les résistances farouches, les pétitions qui fuseront pareilles à des bombes. Après les dealers, l'insécurité, voilà pas venu le temps des cloches.
Les enfants de l'école qui, eux, sagement attendront la cloche sonner l'heure de leur libération. Les prostituées qui n'auront plus besoin en plein "coitum perfectum" de leur client de regarder l'heure sur le portable ou la montre pour voir si le temps de la passe n'a pas généreusement débordé, elles écouteront la cloche qui dit oui, qui dit non, qui dit je vous attends et d'annoncer, à leur tour :"Au suivant !" et même ne serait-ce que pour la sentir si proche de Dieu et leur rappeler qu'Il voit tout, même les petits travers des hommes, si bas, si profonds. Les clients des hôtels avoisinants qui dégusteront la cloche du Temple avec leur café, les touristes japonais vont adorer, ce sera si typique, so swiss after the coucou clock and the chocolate ! Le directeur en guise d'excuses , se confondra en mille courbettes en sussurant d'une voix suave et mielleuse, un sourire forcé aux lèvres : "Que voulez-vous ? Même Dieu fait sa publicité, on ne va pas l'en empêcher, n'est-ce pas ? "
Et notre cloche qui sonnera, impassible, de sa hauteur céleste faisant résonner un doux et régulier battement rappelant aux humains leur condition si humaine, "DING !DONG!DING!DONG! ....... le temps passe, il est vain de fuir, il nous rattrape !
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12.11.2010
ROSETTE, la douce mémoire d'une maîtresse d'école aux Pâquis
Cela faisait deux ans que nous nous courions après, je la taquine et la nomme la "femme aux semelles de vent", chaque fois que nous devions nous rencontrer elle devait partir. Finalement, elle est là devant moi, petite et menue, toute pétillante de vie. Un léger maquillage pour ce grand rendez-vous tant attendu.
Rosette Roy est née dans les années 20, à Genève. Elle se souvient comme hier de sa première classe à l'Ecole des Pâquis où elle y enseigna durant quatre ans, en 2 ème enfantine et en 1 ère primaire. Elle se souvient d'un quartier plutôt pauvre et défavorisé, la plupart de ses élèves, des enfants suisses avaient des parents ouvriers, ou chômeurs.
Avec émotion, elle cite son blâme. Le jour de l'inauguration de la Migros des Pâquis, place de la Navigation, ballons et glaces étaient distribués gratuitement aux enfants. Ni une, ni deux, elle emmène sa classe de 28 élèves profiter des festivités. Les commerçants porteront plainte à l'encontre de la maîtresse qu'ils soupçonnaient de vouloir faire la publicité du nouveau magasin. Mais un blâme heureusement léger comme une glace à la vanille qu'elle voulait tant offrir à ses élèves démunis.
Elle habitait Grand-Pré, derrière la gare, chaque matin elle empruntait le chemin qui l'amenait à la rue de Neuchâtel. Et elle ne peut s'empêcher avec une affection indéfectible de parler d'Edouard, ce petit élève si intelligent dont la mère travaillait à la Biscuiterie Pertuiset et qui selon l'enfant, tout bouleversé, trouvait que sa mère se brûlait trop souvent les doigts. Un élève attentionné, qui de la rue de Fribourg à celle de Neuchâtel cherchait dans les poubelles (elles étaient entreposées à l'époque à même les trottoirs) des fleurs à ramener à sa maîtresse. Pour rien au monde, elle ne les aurait jetées même si parfois elles ne sentaient plus très bon. Un jour Edouard, s'absente, elle passe sous ses fenêtres, il était assis sur le rebord, elle l'interpelle :"Alors mon Edouard, tu ne viens pa à l'école ?" - pour réponse : "Maîtresse, mes chaussures sont chez les cordonnier !" - Ah! Il était si sensible et si intelligent. Lors des cérémonies funèbres qui se déroulaient au Temple des Pâquis droit sous les fenêtres de l'école, elle autorisait les enfants à regarder par la fenêtre et Edouard, très philosophe, du haut de ses 6 ans, soupirait en disant "C'est la vie !" . La veille des grandes vacances, il lui apporta un paquet de brises de biscuit, les ratés de la biscuiterie que sa maman était autorisée à prendre et qu'il lui offrait généreusement. En classe, Rosette avait installé le gramophone à pavillon, elle mettait des disques et toute la classe chantait, Edouard lui apporta "Le tango bleu". Qu'est-il devenu ce brillant petit garçon ? se demande-t-elle.
C'est vrai qu'elle leur donnait beaucoup de chaleur, de bonne humeur et de compréhension, ils venaient se confier à elle, parler de leurs soucis. Mais elle a aussi tant reçu. Aujourd'hui, c'est difficile d'être enseignant, on n'a plus comme autrefois les parents avec soi. Les enseignants se sentaient soutenus par les parents, on faisait corps avec eux pour la meilleure éducation possible de leurs enfants. Les temps ont changé.
Trente ans d'enseignement, trente belle années durant lesquelle Rosette a adoré son métier. Elle continue à lire beaucoup, à s'intéresser à tout ce qui se passe autour d'elle, à faire des mots croisés et fléchés et puis elle me tend un article signé Dominique Poncet pour la mort de son époux Antoine Roy et qui le cite : "Quelle est la différence entre un cafetier restaurateur et un conseiller d'Etat ? La réponse est simple. Le premier, on lui demande un certificat de capacité pour exercer sa profession." Rosette éclate de rire, un petit rire cristallin, elle n'a rien perdu de son jeune enthousiasme.
Elle fut aussi la maîtresse du petit Massimo Lorenzi à l'école Micheli-du-Crest et qui dépassait bien de deux têtes ses camarades et qui s'exprimait déjà si bien. Tous devenus adultes, pères et mères de famille, parfois ils la croisent et ne peuvent s'empêcher d'embrasser leur maîtresse d'école comme autrefois lorsqu'ils étaient petits.
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09.11.2010
"ON STERILISE BIEN LES PIGEONS"
Il est assis face à moi, une grosse chaîne épaisse en or qui repose sur une poitrine velue, des bagues à presque chaque doigt, des petits doigts boudinés impatients qui tapotent sur la table. Des lunettes styles Ray-Ban, rondes et sombres, il a plutôt l'air d'un "Parrain" à la Marlon Brando version Pâquis, c'est-à-dire moins hollywoodien plutôt petit et trapu, qu'un père de famille avec ses 11 enfants.
"Plonge tes yeux dans les miens, et dis-moi franchement ce que tu vois ?" demande-t-il en hochant la tête. "Des lacs de souffrances, des rivières de larmes, voilà ce que tu découvriras au fond de mes yeux." Et il me les montre, les lunettes dorénavant rivées sur le bout du nez. En effet, sous les yeux, des poches, des valises énormes, des balluchons remplis d'eau, ceci certainement causé par des successions de nuits blanches arrosées de pleurs d'enfant, mais surtout, à mon avis, arrosées de whisky, tout ceci dû à des années de travail dans les bars pâquisards , à servir, boire et contrôler le travail des hôtesses qui sans le savoir contribuaient elles aussi à nourrir cette nombreuse progéniture.
Oh ! Elles auront bien participé, à leur manière, à assurer la relève du patron. Parfois même, celui-ci leur proposait en riant soit un baby-sitting pour les petits chez lui ou pour les grands au bar, c'était au choix.
Certaines hôtesses aimaient bien donner un coup de pouce, de temps en temps. Elles s'habillaient en conséquence pour ne pas avoir l'air trop délurées devant la maman des enfants qui, elle, portait le voile. Elles tiraient sur leur mini-jupe pour les ramener le plus près possible vers les genoux et alors là c'est le string qui dépassait un peu, tant bien que mal, elles finissaient par avoir presque l'air décentes. Dans tous les cas, les enfants n'y voyaient que du feu et s'amusaient à voir un défilé de belles femmes de toutes les couleurs et avec des accents de toutes sortes. Et quelques années plus tard, les plus grands garçons devenus adolescents, ça devenait difficile d'envoyer des hôtesses pour le baby-sitting, c'était plus très sain quoi, ils les regardaient étrangement avec un intérêt soutenu !
Très jeune on l'avait marié à sa cousine et sur les recommandations maternelles, ô combien suivies et appliquées à la lettre, il a assuré la descendance, finalement il ne pouvait plus s'en empêcher, chaque année, il y en avait un ou une en route.
"22 ans de Pampers et la fin de cette période ça se fête n'est-ce pas ?" J'acquiesce, en pensant songeuse que ça doit représenter des tonnes de couches, et des litres de lait, en poudre, puis en berlingots, sans compter le coût de tout ça. Ca représente des rayons et des rayons d'un méga supermarché américain.
Il se penche vers moi, d'un air blessé. "Tu sais quand je fais les courses, la voisine elle entr'ouvre la porte et me demande si j'ai fait des courses pour plusieurs mois, alors qu'elle sait que les achats ne sont que pour une semaine! Elle se moque ouvertement, tandis que je remplis l'ascenseur de 10 cabas pleins à craquer. Et même, une fois j'ai reçu un courrier anonyme qui précisait qu'on stérilise bien les pigeons et que je pourrais en prendre de la graine ! Quelle cruauté !". Des larmes surgissent tandis qu'il me raconte toutes ces moqueries et toutes ces vexations.
"Un pigeon, voilà à quoi on me compare, à un pigeon ! Est-ce que j'ai l'air d'un pigeon moi ?". Il hoche la tête d'un air las, se soulève péniblement de sa chaise comme s'il portait toute la misère du monde sur ses épaules larges et s'en retourne à ses fourneaux, il a lâché le bar depuis plusieurs années pour des döner kebap, ça devenait trop dur de travailler la nuit avec les enfants qui grandissent. "Un pigeon ?Moi, un pigeon? Je suis sûr que les pigeons, eux, ont une vie meilleure que la mienne !
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